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Rudy makè

Rudy René, tanbouyé

Rudy René, tanbouyé

A l’âge de 10-12 ans j’ai été marqué par Vélo jouant chez Alfred Labasse. Et là je me suis dit qu’un jour je serai tanbouyé. N’ayant aucun parrain dans le milieu du gwo ka, mon seul apprentissage consistait à regarder jouer les tanbouyés pendant des heures et chercher ensuite à reproduire leur façon de jouer sur des « canaris » et des « bidons de salaison ». A partir de ce moment-là le disco (musique à la mode à l’époque) n’eut plus de place dans ma vie d’adolescent.

A partir de 14 ans j’ai commencé à « courir » les léwoz avec mon père. Les tanbouyés de l’époque ne laissaient pas jouer les débutants ou s’ils les laissaient jouer les rabaissaient d’une façon ou d’une autre.

La seule façon de progresser était de jouer dans des groupes folkloriques où j’arrivais à suivre les danseurs. Dès que j’ai acquis une base, et en continuant à regarder jouer les anciens dans les léwoz, je me suis lancé comme « makè », « boula », « répondè » et « dansè », à m’initier au léwoz.

A cette époque, la revendication était forte, tant sur le plan culturel qu’identitaire. Je n’avais aucune difficulté à m’imprégner des soirées léwoz où j’ai fait la connaissance de tous les anciens.

Depuis je n’ai jamais quitté ces anciens jusqu’à la disparition de certains d’entre eux. De toute façon, ils font et feront toujours partie de moi.

Etant un autodidacte, je pense mettre en place une pédagogie pour tous ceux qui veulent savoir jouer le style Grande terre et le style nord Basse Terre (style indestwas). Je maîtrise les deux styles ainsi que le boula, mais je cherche toujours à parfaire ma façon de jouer.

QUESTION REPONSES

Quelle est votre définition d’un Maître ka ?

Un maître ka est un pionnier de la musique traditionnelle Gwo ka jouée en soirée léwoz et autre.

Le maître ka est celui qui a bravé toutes les interdictions liées à cette musique.

*Quelles étaient ces interdictions ?

Jadis, le Gwo ka n’était pas considéré comme une musique. Après l’abolition de l’esclavage, et sous le régime de la colonisation, majoritairement, le guadeloupéen refusait cette musique qui n’étaient jouée selon eux que par les « vié nèg », gardiens de la musique traditionnelle.

Citez nous quelques exemples et expliquez-nous pourquoi vos choix

Ils ne sont pas très nombreux. II s’agit de :

- Marcel Lollia dit Vélo : makè et chantè

- Henri Délos : makè,

- Vincent Blancus : makè, boularyen,

- Mira Délos : boularyen,

- Bagui : chantè (sizé asi boula ay), boularyen,

- Carnot : makè, chantè,

- Kristen Aigle : makè, chantè

- Artème Boisbant : boularyen,

- Octavien Vilus : makè,

- Antoine Sopta : makè, chantè, boula, dansè, blagè,

Leur façon de jouer n’avait pas d’apport extérieur, c’était inné et ils ont inventé une codification propre au Gwo ka.

En avez-vous connu personnellement ?

Oui j’ai eu la chance de les voir tous jouer et de jouer avec certains d’entre eux, sauf avec Vélo, Vilus, Bagui et Boisbant.

Henri Délos avait une frappe particulière, violente.

Vincent Blancus avait l’habitude d’allumer sa pipe après avoir joué comme un signe d’apaisement après avoir accompli son devoir. J’ai participé à un léwoz à La Boucan Sainte Rose où il était présent. C’était juste avant sa disparition. Je marquais et il a dansé une bonne partie de la soirée devant moi. Ensuite nous avons discuté de son passé de tanbouyé. C’était la dernière fois que je le voyais en vie.

Ce qui m’a frappé chez Mira Délos c‘était sa force tranquille. Jamais un mot plus haut que l’autre. C‘était un tanbouyé hors norme qui est resté fidèle à l’instrument qu’il chérissait tant : le boula.

Bagui avait la particularité de chanter et jouer le boula en même temps.

Carnot était un tanbouyé, il mettait un coussin sur son tambour afin de s’assoir ainsi qu’un fil de crin passait d’un bout à l’autre sur la peau du tambour. Il avait l’habitude de mettre une jarre à l’arrière de son tambour afin d’en tirer une sonorité particulière. Il avait pour habitude de retrousser la jambe droite de son pantalon « sur ses micas » afin de marquer le rythme pendant qu’il jouait.

Kristen Aigle avait une voix très aigue, il était amateur de chants graj et léwoz. Il avait une frappe démentielle et rapide comme s’il « damait » la terre de ses mains.

J’ai rencontré Vélo à l’âge de 10-12 ans lors de mes vacances scolaires à Ste Anne. En effet, Vélo venait tous les vendredis jouer à des soirées « bamboulas » chez Alfred Labasse, chanteur et danseur qui habitait à l’époque à la place du centre artisanal en face de la plage de Galbas. Vélo avait une gestuelle hors pair, une mimique qui lui seul savait faire avec ses lèvres.

Je n’ai pas connu personnellement Octavien Vilus et Artème Boisbant.

Antoine Sopta reste le seul Maître Ka encore en vie. Pour moi, c’est le plus complet. Il savait tout faire : tanbouyé, chantè, dansè, chorégraphe, funambule, conteur, blagè…. J’ai eu l’occasion de jouer quelques léwoz avec lui.

Selon vous, de nos jours qui peut se définir comme Maître ka ?

De nos jours, un tanbouyé pourrait se définir comme un Maître ka à la condition d’inventer quelque chose aussi minime soit-elle dans le Gwo ka : par exemple un des 7 rythmes du Gwo ka, une façon de jouer et un style propre sans aucun apport musical externe (style africain, percussion latine ou autre…).

Pensez-vous qu’il y ait un lien entre la spiritualité et le léwoz ?

J’en suis persuadé. Une soirée léwoz commence toujours par un chant. Mais ce qu’il y a de fort, c’est la ronde elle-même. Il y a 2 boulas et un marqueur au centre. Cela représente le père, le fils et le saint esprit. Le marqueur est en communion directe avec le cosmos, ce qui donne une dimension particulière à la soirée, où le danseur sera appelé à exprimer par la danse toutes ses émotions en communion avec le marqueur.

Je précise que le marqueur reste le maître, et non le chanteur. Il commence le morceau joué et l’arrête comme bon lui semble.

Vous ne parlez pas des chanteurs en tant que maître ka, est-ce volontaire ?

Oui c’est volontaire. Pour moi, un maître ka est celui qui joue du tambour. Un chanteur peut être un « maitre chanteur » mais non un maitre ka.

Un « maitre chanteur » c’est celui qui accompagne les tanbouyés. Il y a beaucoup de « maitre chanteur »dans la musique traditionnelle. Certains sont spécialisés dans les veillées et les léwoz, sachant que dans les veillées, le tambour n'était pas primordial. Le reste se faisait en chant ou plus précisément en « boulagèl ».

Par respect pour les anciens, je préfère parler d’eux dans le domaine où ils excellaient ou ils excellent encore de nos jours. C’est la raison pour laquelle je parle de « maitres chanteurs ».

Pour moi peuvent se considérer comme « maitres chanteur» : Robert Loyson, Sergius Geoffroy, Germain Kaliste dit «Chaben», Napoléon Magloire, Lin Cafrin, Esnard Boisdur.

Kristen Aigle, Blanchinot Kancel, Bagui, Duberno Manlius, Yverna Rubens, Guy Konkèt, Méliot Ignace dit Dolor, Kaya Rospar, René Perrin, Turgot taret, Charlotte Sylvanie Mola dite Aksidan, etc....


Combien y-a-t-il de tambours dans une soirée léwoz? 

Il y a 3 tambours, deux boulas et un marqueur.

*Combien de rythmes sont joués lors d'une soirée léwoz ?

Normalement, les sept rythmes du gwo ka qui sont : le kaladja, le léwoz, le menndé, le toumblak, le graj, le padjanbel et le woulé. De nos jours, le rythme le plus apprécié est le toumblak.
 
Il y a deux styles complètement différents, le style indestwas et le style Grande Terre.

* Selon vous, que représente les 7 rythmes du gwo ka?

Le kaladja exprime un sentiment de sagesse, de réflexion...

* Pourtant il est souvent dit que le kaladja est un rythme de tristesse...

Non, ce qui invoque la tristesse c'est le chant et non le rythme. 

Revenons aux autres rythmes...

Le léwoz indestwas est un rythme engagé et saccadé qui exprime la détermination où le danseur est presqu'en rivalité avec le marqueur .

Le menndé, dit rythme du carnaval, joué par certains groupes à peaux.
Il me semble que le menndé est un rythme africain transmis par nos ancêtres, et par la suite, assimilé au carnaval.

Le toumblak exprime la fête, la joie.

Le graj exprime la sensualité, l'amour, le charme, l'élégance.

Le padjanbel est souvent comparé à la mazurka (musique de la martinique), ce qui a poussé les anciens à créer le grajanbel pour les différencier.
 
Enfin, le woulé long peut être comparé à la valse, mais le woulé court est lui, traditionnel.

* Y-a-t-il une façon particulière de danser le léwoz ?

Le principe est de respecter la reprise. Chaque rythme a des pas de base. 
Le danseur se présente seul dans une ronde de léwoz, demande sa reprise  et est remplacé par un autre danseur à la reprise.
Chacun des 7 rythmes à sa reprise.

*  Vous êtes un tanbouyé accompli : vous savez danser et vous apprenez à jouer le gwo ka, vous êtes makè, vous jouez le boula, vous maitrisez tous les rythmes du gwo ka… n’avez-vous jamais voulu intégrer ou créer un groupe de gwo ka ?

Oui, je joue dans divers groupes, mais je n'ai pas de groupe attitré.
J'apporte mon expérience et mon savoir aux jeunes dont la philosophie est différente. Ils sont avides de connaissance.

Pour ce qui est de créer un groupe, il y en a déja tellement que je n'en vois pas l'utilité.

 Propos recueillis par LM


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