Mars 2020

Le Nazir, une fois de plus…

Encore une soirée passée sur un trottoir de la rue des Abbesses. Cette fois-ci, la chance est donnée au dessinateur de discuter avec deux jeunes de 24 ans qui exerce chacun un métier peu ordinaire.

 

17 février 2020



Un soir morose, à cause du froid qui sévit et de la rareté des passants, dans cette rue des Abbesses devenue l’une des artères irriguant mon inspiration. L’artère des Abbesses… Une succession de bâtiments qui représente chacun une époque différente, très éclectique architecturalement, hétérogène, avec ici et là quelques maisons évoquant la province, tel ce bâtiment très sobre abritant le Nazir. Beaucoup de monde, par contre, à la terrasse, bien chauffée, où s’affairent des serveurs sympathiques. Pascal, au crâne chauve et d’allure plutôt baraquée, traverse la rue et il m’apporte gentiment un café alors que j’ai pris place dans un endroit abrité, en l’occurrence la devanture d’un magasin peut-être désaffecté.

Sans crainte de prendre la pluie, je peux dessiner tranquillement le terrasse du Nazir, avec tout mon matériel… je me suis même trimballé avec des pots d’encre de Chine de la meilleure veine, des « Sennelier ».
Mais dans les rues de Paris, et telle est sans doute ma mission première, on me laisse rarement tranquille. En fait, j’adore, tout en dessinant, discuter avec les gens, quels qu’ils soient. Ils ont toujours quelque chose à m’apprendre. Ils écrivent chacun, à leur manière, un paragraphe de mon « Encyclopédie personnelle ». 

« Je livre des pâtisseries à pied »

Ce soir (malgré le froid, au demeurant supportable) deux jeunes vont prendre le temps de discuter avec moi. D’abord, un jeune gars, très mignon, le corps svelte à la musculature perceptible dans les replis d’un pantalon de sport noir anthracite. Je crois avoir à faire à un pompier ou à un policier en civil.

Mais non, Damien exerce un métier excessivement rare. « Je livre des pâtisseries à pied, dans tout Paris où je n’utilise jamais un moyen de transport quelconque. » Ses jambes suffisent, et il court malgré la vulnérabilité des produits entreposés dans son sac à dos. Il me racontent, tout en admirant les dessins exposés, qu’il œuvre même en faveur d’une association réunissant des maraudeurs qui vont chercher des aliments auprès de boulangeries-pâtisseries, les offrant aux SDF immobilisés sur leur chemin. « Je gagne très peu et j’ai la chance de vivre avec ma copine dans le quartier (de Montmartre). Elle tient un restaurant… »

Voilà un esprit sain dans un corps sain. Peut-être l’âme d’un saint, pourquoi pas ? En définitive, une rencontre exceptionnelle. C’est alors que se pointe Thomas qui lui vit en province… à Tours. Emerveillé par les couleurs franches et vives de mes croquis A4 exposés au moyen de cartons à dessin A4 format raisin, il me dit : « Je kiffe votre travail… » Que fait-il, Thomas, à Paris ? Agé de 24 ans tout comme Damien, il a tout l’avenir devant lui, avec son CAP d’ébéniste. Pour moi, l’un des plus beaux métiers au monde. « Je participe actuellement à un chantier à l’Hôtel Salomon de Rothschild, près des Champs-Élysées. » Et l’auteur de cet article de rétorquer : « Mais je le connais bien, cet hôtel particulier auquel on accède par une grande porte, magnifique… » 

 
« Quand on rénove des boiseries »

Thomas se dit non seulement passionné par l’aspect artisanal de son métier mais aussi par la porte grande ouverte sur l’histoire qui s’ouvre à lui. « Quand on rénove des boiseries, quand on refait un porte ou tout autre élément d’un bâtiment, il faut forcément étudier ses origines et son évolution… » Hélas, les prestations qu’il effectue, en solo ou en équipe, ne lui permettent pas de vivre autrement qu’en se serrant la ceinture.

Entre deux missions, Thomas peut effectivement y avoir d’assez longues périodes de chômage. « Ces jours-ci, je mène une vie de luxe. On me paye mes frais de restaurant et d’hôtel. Oui, je mange au restau alors que je vois tant de mecs faire la manche à Paris. Mais rassure-toi (dans la rue, tout le monde tutoie l’artiste plutôt cool que je suis) ce n’est pas tous les jours le cas. »
Le grand luxe de Damien et de Thomas, c’est d’aimer passionnément leur métier !

 
 
 
 
 
GENNEVILLIERS, SI PRES DE PARIS – Il suffit de prendre le métro, à la Place de Clichy… puis quelques stations plus loin débute la banlieue, si différente par son architecture de Paris. Peu de dessinateurs, sans doute, prennent leur pied à dessiner des immeubles comme ceux-ci, massifs et moroses. Comment leur conférer un charme autrement que par la magie des crayons ? Ce dessin a été fait dans une boulangerie. (31 janvier 2020)
RUE DES ABBESSES – Il faisait froid ce soir-là et je ne sais trop pourquoi une atmosphère festive à la terrasse des cafés annonçait déjà le printemps, comme pour nous encourager à patienter un peu avant que les arbres se mettent à fleurir pour de vrai… (dessin fait le 1er février 2020)

Montmartre, quelques jours après le décès de Michou

Ce samedi soir, premier jour de février, il était beaucoup question du décès du Prince Bleu de Montmartre à la terrasse des cafés. Hanté par une certaine tristesse ambiante, le dessinateur fit quelques dessins nocturnes dans la rue des Abbesses. Fort belles rencontres sur un trottoir mouillé de pluie. Et le lendemain, un émouvant courriel signé Fabienne. « Votre passion est vivante et constitue le moteur de votre vie. C’est ce qui la rend unique et belle. Continuez, sans regarder en arrière. » 

Article rédigé le 4 février 2020 


 

On ne parlait que de « ça », dans le quartier de Montmartre ce dernier samedi de janvier : Michou venait de décéder. La veille, un cortège impressionnant avait
accompagné son cercueil bleu jusqu’à l’église Saint Jean de Montmartre. Une dernière maison de couleur bleue, parce qu’on surnommait Michou le Prince bleu de Montmartre.

Et toute la contrée était en deuil même si les vitrines des boutiques séduisant les bobos, le long de la rue des Abbesses, affichaient des couleurs toniques à la tombée de la nuit. A la terrasse d’un restaurant où je pris place, pour un second dessin (le premier fut fait au pied de la basilique du Sacré Cœur), une dame bavardait avec son papa. Elle devait bien avoir 45 ans. «Les cheveux étaient-ils vraiment blonds ? » « Je ne sais pas », lui répondit son géniteur, qui poursuivit : « En tout cas, ça rigolait bien dans son cabaret. Il avait cet humour pétillant dont les homos ont le secret.»

Tous deux déploraient, comme tant d’autres, que le cabaret ne survivrait pas à la mort de son illustre fondateur qui, s’il brassait beaucoup d’argent, était connu pour sa générosité, notamment un repas à la Noël offert aux habitants nécessiteux du quartier.

PASCAL, SERVEUR AU NAZIR -Moi aussi, j’étais triste, et pourquoi donc ? Demain, ce serait un dimanche pluvieux, avait annoncé la pétulante Evelyne Dhéliat et ses confrères et consoeurs spécialisés dans les prévisions météo à la télé. Je décidai, aux alentours de 21 h, de dessiner la sympathique terrasse, très classe, d’un restaurant nommé « Le Nazir ». Un serveur, Pascal, crâne chauve et stature trapue, traversa la rue pour jeter un coup d’œil sur mon dessin « en cours de route » et m’offrit un café dans un gobelet en plastique. Merci, Pascal !
Tout en sirotant une bière, entre autres boissons, des étrangers m’observaient et vinrent à ma rencontre, tandis que s’ouvraient, tels des nénuphars à l’envers, une foultitude de parapluies.


 " Yann, tu corresponds à ce que les touristes
s’attendent à rencontrer : des artistes  qui représentent
la plus belle ville au monde… "

CHRISTIAN PARIS, POLICIER MUNICIPAL


 

Quel bonheur que de retrouver cette vie ardue mais féconde en rencontres de « dessinateur de rue » ! Quelques jours plus tôt, Christian Paris, un ami gendarme, qui excelle dans l’art… de la cuisine, avait émis l’opinion suivante : « Yann, il n’y a aucune raison pour que les autorités t’importunent quand tu dessines dans les rues parisiennes car tu corresponds à ce que les touristes s’attendent à rencontrer : des artistes  qui représentent la plus belle ville au monde… »

J’ai songé à retourner au journalisme, mais cette nuit-là, une muse m’indiqua, délicatement, qu’il fallait rester ancré dans la sphère artistique, même si je commence à me faire vieux et qu’une vilaine sciatique, de temps à autre, brûle une de mes jambes.

CHEVEUX BLANCS ET VISAGE SI JEUNE - Puis une dame, belle et élégante, tenant un sac à main d’un orange vif, vint me saluer, accompagnée de sa fille Constance et de l’ami de celle-ci, Lorenzo, futur ingénieur. (Entre parenthèses, les industries françaises manquent cruellement d’ingénieurs, obligées d’en importer.)
Curieusement, j’étais sûr de l’avoir rencontrée « quelque part », cette dame quelque peu féerique. Mon côté « devin » fit son œuvre… « Ah, chère Madame, j’imagine que vous vivez à Carpentras ! » « En effet, j’habite le Vaucluse », rétorqua cette dame  - en l’occurrence, Fabienne -  qui avait eu le bon goût de conserver, intacts, des cheveux blancs contrastant avec un visage encore si jeune.
Elle accepta de me donner son e.mail, car je fis la promesse de lui transmettre un carnet de croquis, en fait l’édition de fin d’année de « Paris en tous Sens ».

Quelle ne fut pas ma surprise, le lendemain, de recevoir par retour du courriel ce messages si joliment rédigé…

 « Bonjour Monsieur, bonjour Yann!
Je suis en ce moment dans le train de retour sur Avignon. Oh , surprise, un mail de ce peintre si sympathique avec qui nous avons échangé hier soir dans ce joli quartier de Paris !  
Il est des rencontres comme celles ci, inattendues, moments suspendus remplis de bienveillance et de rare humanité  qui sont inscrites joyeusement dans notre mémoire.  
Je vous remercie de votre courriel ainsi que des pièces jointes dont la photo, gentil clin d’œil de notre conversation !
Je reviendrai sur Paris bien sûr pour voir Constance et Lorenzo ; nous aurons peut être l’occasion de papoter à nouveau en même temps pour moi de prendre le temps d’admirer vos beaux dessins ! 
Je vous souhaite les plus belles joies de cet Art, et des rencontres remplies de gentillesse.À bientôt.  Fabienne »

MECEDINS PLUS MALADES QUE LEURS MALADES - Je pris la liberté de remercier Fabienne. Entre temps, elle avait lu, dans « Paris en Tous Sens », un article consacré à ce burn-out abominable que j’avais subi l’été dernier à la suite du vol de plusieurs de mes dessins. Des médecins, à l’hôpital européen Georges Pompidou, voulaient me « placer » dans une clinique pour me reposer. Ils n’avaient pas réussi à me faire obtempérer. Ils m’auraient bourrés d’anxiolytiques et ils m’auraient transformé en laitue. N’avez-vous pas remarqué combien les médecins (parfois ou souvent) sont plus malades que leurs patients ? 

Qu’en pensait-elle, Fabienne ?
 «J’ai été très touchée par le méfait dont vous avez été victime.
Je ne comprends ni admets.
Vous avez rebondi , désobéi aux médecins et vous avez eu raison ! 
Votre passion est vivante et constitue le moteur de votre vie. C’est ce qui la rend unique et belle. Continuez , sans regarder en arrière.
Chacun de vos magnifiques crayons à besoin de vous ! 
Belle soirée de dessins.»  

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Commentaires

17.11 | 04:01

Bonjour Bruno! Merci, nous sommes voisins... Je n'arrive pas à "voir qui vous êtes" si toutefois vous habitez aussi la grande barre Victor Hugo à Gennevilliers!

...
14.11 | 18:55

Coucou Yann c'est bruno
Un ptit coucou que je trouve super ton site
Bonjour a sheriff
A bientôt
Bruno de Henri MUSLER toujours a VH

...
18.07 | 04:10

You can send me your email address too. Thanks

...
17.07 | 20:08

Do you have WhatsApp we met 2 weeks ago. Thanks!!

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