OCTOBRE 2019

Belles rencontres dans le Triangle d’Or

Beau  - et très riche -  quartier que celui de la Madeleine. Après une visite faite à Marc, gérant d’une boutique de luxe qui m’a permis d’adosser mes cartons à dessins contre ses vitrines, je m’en fus dessiner à la rue Royale où un Américain, à 10 h 30, m’acheta un dessin alors qu’il faisait déjà très froid…

 

10 octobre 2019


 


Sans prétention de ma part, ils sont sans doute rarissimes les artistes de rue nomades tels que moi. Je déteste considérer qu’un bout de trottoir est à moi indéfiniment. Alors, je préfère dessiner un peu partout, au gré de mes envies, dans les quartiers la plupart du temps les plus touristiques.

Curieuses retrouvailles avec Marc, après une consultation chez un médecin, rue Duphot.
A l’angle de cette rue et du boulevard de la Madeleine, une boutique Kenzo fait l’angle. Impossible d’imaginer qu’un artiste gagnant sa vie aussi durement que moi puisse y entrer pour acheter un vétement fashion, nécessairement hors de prix.

Mais en juillet dernier, c’est le gérant qui est sorti de ce magasin. Je croyais que ce grand jeune homme très beau et à la démarche décidée allait me tancer car j’avais adossé quelques cartons avec des dessins contre les vitrines. Au contraire, Marcos, son nom, vint me féliciter, me garantir que je ne l’incommodais pas du tout, et il m’acheta même un dessin, en fait l’Opéra en second plan avec, tout devant, la Café de la Paix.


Une commande presque loupée 

Un trimestre plus tard, toujours après une consultation médicale, j’eus l’idée d’aller saluer Marcos et de refaire un dessin assis à proximité de ses alléchantes vitrines. J’entrai dans le magasin, et je tombais nez à nez sur lui. Il me fit une bise et un reproche : « Mais tu n’as pas répondu à mon texto envoyé depuis plusieurs semaines ». Or, très honnêtement, je n’avais pas reçu ce texto. Peut-être était ce au moment ou un burn out m’avait terrassé sur mon lit pendant quelques jours d’enfer.

En réalité, dans ce texto, Marcos me passait commande d’un dessin A3, à faire à la place d’Anvers… Tout près de l’entrée d’une station de métro, de style Guimard, portant le nom de cette place, il y a une vue très amusante sur la basilique du Sacré Chœur qu’on aperçoit entre deux immeubles, en réalité la rue Sevestre. Marcos désire absolument un dessin de cet endroit, œuvre qu’il emportera avec lui à Anvers, ville flamande où il va aller vivre dès la fin de 2019 avec celui qu’il appelle « mon chéri », abandonnant son poste à Paris.

Le plus curieux est qu’une année auparavant, j’avais fait ce dessin, mais dans un format A4.
Voilà une belle commande, pas vrai ?


José, gardien sportif


Puis, après cette bonne nouvelle, je tentais de dessiner une grappe de lampadaire se dressant au pied de la Madeleine, mais une averse vint me perturber, très brève. Je préférais aller ailleurs : rue Royale, très belle par ses immeubles percés de portes majestueuses, bleues, et de fenêtres hautes, une architecture sobre mais élégante.

Je m’asseyais sur le trottoir de droite (quand on se dirige vers la Concorde) pour croquer un bout des façades situées de l’autre côté de la rue. C’est alors que José, un jeune homme blond vêtu de manière plutôt sportive, vint me parler. Il est le gardien en charge de toute une partie de ces bâtiments (sur le trottoir de droite). Il me révéla que toute une partie de cette rue appartient, en fait, à l’Oréal. Tous les dix ans, les Bâtiments de France exigent des propriétaires que les façades soient ravalées !

Le soir tombait très vite. Une circulation intense m’obligeait à mettre des voitures au bas de mon dessin. Et soudain, alors qu’il faisait déjà nuit, un Monsieur se fit ouvrir la porte par José. Un homme d’âge mur, costaud et portant un costume de premier choix. Il avait ses bureaux, dirigeant une société dans le BTP, à la rue Royale. Figurez-vous qu’il manifesta le désir d’acheter un dessin fait dans le quartier quelques années auparavant. Quand il fut monté dans « son » étage, José me révéla que c’était un homme d’affaire américain, qui passait une bonne partie de son temps aux USA. Etonnamment, je n’avais pas décelé qu’il était américain !

Yann Le Houelleur

 
 

Alors que j’attendais le retour d’un couple de Britanniques, désireux d’acheter un petit croquis de la basilique du Sacré Cœur, une serveuse vint m’offrir une tasse de café pour contribuer à me réchauffer… le corps comme le cœur. Un grand MERCI pour un tel geste !

 

6 octobre 2019



Il faisait déjà un froid de canard sur la terrasse du café Le Ronsard en ce 6 octobre. La morsure prématurée de l’hiver se faisait sentir. Et pourtant, le flot des touristes ne tarissait pas. Ils gravissaient les marches d’escaliers menant, à travers le square Louise Michel, pour découvrir au sommet de la Butte le Sacré Chœur. De style romano-byzantin, à l’époque de sa consécration (en 1919) la basilique est l’un des édifices parisiens qui enchantent le plus les visiteurs étrangers.

Alors, de temps à autre, je prends un plaisir fois à séjourner quelques quarts d’heure au Ronsard afin de dessiner, dans une atmosphère paisible, cette basilique à la fois majestueuse et troublante par la mixité de ses influences architecturales. Or, ce 6 novembre, vers 20 heures, en train de conclure l’élaboration de ces dessins, je fus abordé par un couple de touristes qui s’étaient assis quelques tables plus loin sur la terrasse. « Accepteriez vous de nous vendre ce dessin ? » m’interrogèrent-il en anglais. Why not ?


Trente minutes pour terminer le dessin

Je leur demandais de revenir une demi heure plus tard afin d’avoir le temps pour apporter quelques améliorations.

Comme le dessin avait été fait à toute vitesse et qu’il ne m’apparaissait pas être des meilleurs, le tarif de 20 euros fut convenu.

Trente minutes, quand il s’agit de terminer un dessin, de l’encadrer, (en fait, le scotcher sur une feuille de papier noire rigide) : cela passe très vite ! Or, le thermomètre ne cessait de dégringoler et il y avait bien longtemps déjà que les espaces naturels au dessous de la basilique avait naufragé dans l’encre de la nuit. Seule, tout en haut, scintillait sous le feu des projecteurs ce diamant architectural qu’est le Sacré Cœur.

C’est alors qu’apparut une femme. Laeticia, dont j’ignorais qu’elle était au nombre des serveurs du Ronsard. Elle m’avait apporté une tasse de café et très gentiment elle me dit : « Tenez Monsieur, cela fait déjà bien longtemps que votre café (note : commandé une heure auparavant) a refroidi. En voici un autre, qui vous réchauffera.

 
Des gens merveilleux

Dans un monde toujours plus anxiogène, où le chacun pour soi semble régir notre monde, il est des gestes comme celui-ci, bien plus nombreux que nous l’imaginons, qui sont autant d’étoile scintillant dans le ciel obscurci de l’égoïsme collectif. En fait, si nous ouvrons les yeux, si nous nous montrons capables d’observer la vie quotidienne dans ses moindres détails, nous découvrons qu’un peu partout des gens merveilleux, grâce à des gestes simples, adoucissent le monde et font en sorte de la rendre vivable.

Un grand « MERCI » à vous, Laetitia, qui m’avez réchauffé cœur et organisme. Un  grand MERCI également à tous vos collègues, dans maints restaurants de la capitale, qui m’accueillent généreusement et tolèrent ma promesse alors que je sème le désordre sur ma table et autour de moi avec mon déluge coutumier de crayons, feutres, etc.

Quelques minutes plus tard, « mon » couple de Britannique apparut, Sarah et Richard. En réalité, Sarah célébrait en ce jour ses 33 ans et elle s’était fait un cadeau : découvrir la ville Lumière… ainsi qu’emporter dans ses valises un dessin… 

Y. Le H.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Coup de foudre pour un dessin à moitié inachevé

Toutes mes excuses : la mauvaise qualité de reproduction de ce dessin vient du fait qu’il a été photographié, sur place, avec un simple portable (sans flash) et non scanné à la différence des autres.

Il me restait encore tout une rue à esquisser mais un passant, d’origine argentine, tenait absolument à acquérir ce drôle de dessin…

 4 octobre 2019



C’est je crois le dessin le plus étrange et intriguant qu’il m’ait été donné de vendre dans la rue. Un soir, plutôt tard, j’avais remarqué un croisement entre trois rues qui me semblait dégager une atmosphère bien particulière. Tout en haut, quand je levais la tête assis sur ce bout de trottoir, deux enseignes se superposaient, avec pour « toile de fond » un arbre à la chevelure abondante. En bas, quelques fenêtres étroites semblaient reposer sur deux vitrines.

Il m’arrive, ainsi, de dessiner des fractions de ville, la nuit, que je m’amuse à restituer comme si c’était en plein jour. (Demi mensonge, en quelque sorte.)

Un inconnu s’arrêta, et il m’observa pendant un bout bout de temps. Qui était-il ? Que me voulait-il ? Puis il s’approcha de moi et avec un accent savoureux (il était d’origine argentine), dans un français excellent, il me demanda : « Est-ce que vous accepteriez de me vendre ce dessin non terminé ? » Et il ajouta : « C’est très émouvant de voir des gens comme vous dessiner ainsi en pleine rue. Et ça devient si rare à Paris. »

Rue Saint André des Arts

Pour moi, cela représentait presque un problème d’éthique : comment accepter de céder, ainsi, un croquis à moitié réalisé, dont tout la moitié à droite restait à esquisser et colorier. En fait, il s’agit de la charmante rue Saint André des Arts, dont tous les immeubles sont de hauteur différente et brandissent des cheminées d’une envergure impressionnante.

Je suggérais à ce Monsieur, en réalité Fabian, de revenir une heure plus tard de manière à ce que je dispose du temps nécessaire pour croquer la rue des Arts. Mais il tenait à cette idée : un dessin avec, me dit-il, « tout une partie non signifiée faisant la part belle à l’imagination, un peu comme s’il s’agissait d’une friche.

Alors, je me rangeais à cette idée finalement originale et me vint à l’esprit que je devrais exécuter davantage de dessins non achevés. Effectivement, il faut parfois songer à susciter davantage la contribution de l’acquéreur en laissant la porte ouverte à son imagination.
Il ne me restait plus qu’à écrire, et je disposais de tout la place nécessaire sur cette feuille A4 ; le nom des trois rue s’entrecroisant sur ce dessins. Et le tour fut joué.

En fait, Fabian fait partie de ces gens qui décident de quitter un pays à bout de souffle pour tenter leur chance en France : il habitait Buenos Aires avant de proposer ses compétences de cuisinier à un restaurant parisien !

Il me faut ajouter que j’étais si gêné de le voir acheter un dessin inachevé que je lui en offrir un autre : un restaurant déployant ses stores rouges flamboyant le long de la rue de Buci.

Y Le H.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

« Ce sont vraiment vos dessins ? »

Il m’a fallu au moins deux heures et demie pour faire ce dessin du Louvre et de sa Pyramide. Et ce n’était pas facile du tout car les environs (autour de l’Arc de Triomphe du petit Carrousel) il y a un parterre de sable qui au moindre souffle de vent se disperse, formant comme des nuages.

Plusieurs touristes, quand ils acquièrent un croquis, une esquisse de Paris, veulent s’assurer que c’est un original fait en vertu d’une réelle éthique. Pourquoi la mairie (apparemment) ne fait-elle rien pour encourager les artistes authentiques ?

 

28 septembre 2019



Alors que je dessinais du côté des Deux Magots, un inconnu, d’une manière un peu timide au premier abord, vint me voir. « J’ai une critique à vous faire, mais ne la prenez pas mal. Je vais être franc. » Or, les critiques sont en principe, sauf lorsqu’elles sont destinées à blesser volontairement, des éléments constructifs dont il faut tenir compte.


Qu’allait-il me dire, ce monsieur qui se déplaçait avec une mallette à la main ?

« Vous devriez signer vos dessins, de manière à ce qu’il prennent, dès le premier coup d’œil, un surcroît de valeur .» Et c’est vrai qu’apparemment je ne signe pas mes dessins quand je les ai achevés, me contentant d’une toute petite ‘griffures » sur l’un des coins, dans la partie inférieure.

Il me faut préciser que cette personne, résidant à Toulouse, est un spécialiste de la peinture, en quête d’œuvres qu’il fait souvent expertiser avant de les revendre à des galeristes. (Pour autant que j’ai bien compris ses explications.)

Je lui expliquais la raison de cette « bizarrerie ». Quand un passant, un touriste, un inconnu me voyant dessiner émet le désir de l’acquérir, je prend un crayon, ou un feutre, et à ce moment là, quand l’acte d’achat se concrétise, j’écris « Yann Le Houelleur » en toutes lettres.

Il s'agit d'un geste signifiant, en quelque sorte: ce dessin est à vous et il a été fait par moi : j’en veux pour preuve que je le signe sous vos yeux.

Cette idée m’est aussi venu à partir d’un constat : à la place du Tertre, comme en maints autres endroits, il y a de prétendus artistes qui n’ont pas réalisé les œuvres qu’ils proposent et qui sont pris dans les mailles d’un gigantesque filet tissé d’escroquerie.

Au lieu de s’en prendre, parfois, à des artistes inoffensifs comme moi, les autorités feraient mieux de poursuivre ces malfrats qui n’ont aucun respect pour les amateurs d’art. C’est très grave d’apprendre, réalité que je connaissais déjà depuis longtemps, par le biais d’une émission télévisée, que ces peintures signées François, Michel, etc., proviennent en réalité de Chine.
 

Des peintres qui n’ont jamais mis les pieds à Paris 

Elles sont faites par des peintres qui n’ont jamais mis les pieds à Paris, qui ne connaissent pas la différence entre l’art gothique ou l’Art Nouveau (par exemple). Cette émission, diffusée si je ne m’abuse par M6, montrait un peintre dans le faubourg d’une ville chinoise qui par touches franches et rapides réussissait à recréer Notre Dame ou la Tour Eiffel en quelques minutes. Et tant pis si ces édifices apparaissent surgissant au milieu d’un champ de coquelicots ou au milieu de marécages.

En ce qui me concerne, pas de souci : je vends mes dessins beaucoup moins chers que tous ces aigrefins et pourtant je les fais TOUS sur place, devant le sujet interprété.

Je suis sans doute l’une des seuls artistes, à Paris, à procéder ainsi. Impossible de dessiner un édifice sans l’observer de mes propres yeux, sans sentir ses vibrations, sans prendre en compte son environnement, et bien sûr je prends toute la liberté de l’interpréter. Les « gens » sont très sensibles à cette démarche ; je dirais même « éthique ».

Ils ont droit au respect

Et pourtant, rien n’est plus dur que de dessiner la Tour Eiffel, à commencer par le choix de l’endroit : pelouses du Trocadéro, rives de la Seine du côté du pont de l’Alma, pont de Bir Hakeim ?

Parfois, afin de prouver que mes dessins sont bien les miens, je montre carrément le carnet de feuilles Canson A4 que je suis en train d’utiliser. Beaucoup de touristes ne veulent pas être roulés dans la farine. Ils ont droit au respect. C’est aussi la réputation de Paris qui est en jeu

Dommage que la Mairie de Paris ne viennent pas en aide aux artistes authentiques, plutôt que, de temps en temps, de les déstabiliser à travers des amendes.

La capitale de la France aurait tout à gagner en réfléchissant à l’art de rue et en accordant sa confiance à des professionnels qui, même s’ils sont très mal payés, font leur travail honnêtement.

Yann Le Houelleur

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

La lente agonie des kiosques à journaux de style haussmannien

Ils étaient l’un des symboles du Paris d’antan, peu à peu éclipsés par des kiosques hautains et moches qui défigurent le paysage. Cette mairie n’a décidément aucune considération pour le patrimoine historique.

 

24 octobre 2019



(Il m’arrive souvent d’inclure, dans mes dessins, des détails dont j’ignore qu’ils ont ou auront une forte teneur historique. Ainsi, des « kiosques à l’ancienne, de type haussmannien, j’en aurais dessiné par dizaines. Tout comportent, outre un dôme tressé d’écailles, une frise évoquant, en grand style des vagues.

Hélas, malgré une pétition sur " change org " qui a moissonné près de 18.000 signatures, Mme Hidalgo , maire de Paris, s’est obstinée à promouvoir la mue de ce ces quelque 400 kiosques jugés obsolètes et surtout, souffrant d’un grave défaut : ils ne possèdent pas assez de surface dédiée à la publicité.

Les nouveaux kiosques, élancés, ont un aspect rigoureux et s’avèrent plutôt efflanqués. Arguments brassés par Mme le maire et la société MediakKiosk dont l’actionnaire principal est Decaux, aux côtés de Prestalis et de trois éditeurs (Le Monde, Le Figare et Altice Média Group) : davantage d’espace pour les clients comme pour les vendeurs.
Ce dessin a été réalisé le long des Grands Boulevards alors que l’automne était de retour avec un vent coquin plutôt antipathique et un ciel chargé de nuages argentés prêts à se fissurer. Un tel kiosque comptera-il parmi les rares survivants de cet « holocauste » frappant le patrimoine historique que l’administration municipale actuelle ne semble guère apprécier?

Deux Magots et Café de Flore

Au fait : il ne faut pas que j’oublie d’honorer une promesse : dessiner le kiosque se dressant dans l’interstice entre les Deux Magots et me Café de Flore. Un trou de mémoire me fait oublier le nom de la femme qui a obtenu la concession dudit kiosque, douée d’une capacité de travail peu commune puisqu’à 21 heures on la voit commencer à fermer « sa boutique » ; une tâche harassante.

Il faut remettre, à l’intérieur, les frigos où se côtoient des bouteilles d’eau minérale tout comme des liasses, encombrantes, de magazine.

Et il faudra le faire vite, ce dessin, car la dernière fois où j'ai vu cette dame, avant qu’elle ne parte en vacances, elle m’a annoncé, la voix tremblante d’émotion : « Ca y est, on m’a annoncé que mon kiosque allait être remplacé par un tout neuf début octobre… »

Yann Le Houelleur 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Une conversation fructueuse grâce à un vélo…

Dessinant un restaurant dont la façade ruisselle de guirlande de fleurs (factices) roses, j’ai demandé à un inconnu de s’arrêter quelques secondes pour inclure, sur mon dessin, son vélo et lui-même. Sami, qui étudie l’anthropologie, s’est approché de moi et nous avons eu une discussion passionnante…

 

20 septembre 2019


 

Dans une rue très fréquentée par les touristes étrangers, mais aussi les Parisiens aisés, à proximité du boulevard Saint Germain, il m’arrive de dessiner, la nuit, la façade d’un bar qui me fascine par l’exubérance de son décor extérieur. Des guirlandes de fleurs « artificielles » d’un rose pastel se sont mises à ruisseler, à partir du printemps, sur cette façade, accompagnée de touches d’un vert tantôt clair tantôt sombre. La nuit, la douce luminosité que procurent ces fleurs (tonifiée par la présence d’autre guirlandes, semées d’ampoules minuscules) tranche avec l’intérieur et la terrasse du bar, noyés dans la pénombre.

Juste à côté, un restaurant possédant une terrasse interminable déploie ses stores rouges, couleur qui a tendance à disparaître à Paris. Parfois, à l’instar des Deux Magots, des parasols  - eux aussi, rouges -  sont installés. Tout autour, d’autres restaurants, tout aussi chic, regorge de monde. On y manie toutes les langues, à commencer par l’anglais. Il y a quelques années, ce bâtiment en forme de navire abritait un fleuriste.

Je fais souvent de belles rencontres dans cette rue où règne une atmosphère d’insouciance. Les jeunes gens  - surtout en fin de semaine -  arborent des tenues élégantes ou pour le moins des vêtements de griffes au goût du jour. Paradoxalement, les discussions qu’il m’est donné d’entamer (la plupart du temps avec des inconnus intrigués par le fait qu’un dessinateur puisse œuvrer la nuit) tranchent avec une telle superficialité.

Burn out

Qu’il est passé vite, cet été 2019, fécond en surprises aussi bien fructueuses que vénéneuses pour moi ! A commencer par le fait que mes dessins remportent toujours un certain succès, mais restera à jamais gravé dans ma mémoire l’épisode lamentable d’un burn-out – fin juillet - qui m’a condamné à rester cloîtré chez moi pendant plusieurs jours avant de reprendre peu à peu le fil de mes dessins.
Le burn out a été causé, en grande partie, par le vol de plusieurs de mes croquis. (Un ami artiste, qui tient un « stand » sur l’esplanade du centre culturel G. Pompidou, m’assure avoir vu un de ses collègues vendre des dessins qui ressemblent fort aux miens…)

Un psychiatre que j’ai consulté en urgence, alors que j’étais plongé dans une profonde dépression, voulait m’envoyer me reposer dans une clinique. J’ai résisté aux pressions exercées par ce professionnel de la santé et j’ai bien fait car le dessin est ma respiration autant que mon lien avec toutes sortes de personnes. Il ne voulait même pas m’avouer combien de temps cette « mise en boîte » durerait.

Ainsi, tout en croquant, j’observe la société de près et je prends conscience de toutes sortes de « choses » (des métiers que je ne connaissais pas, notamment) en discutant avec des inconnus.

Cet été si curieux et troublant (par ailleurs perturbé par trois vagues de canicules successives) s’est terminé – le 20 septembre -  par une très belle conversation avec Sami, un jeune homme de près de trente ans, d’origine algérienne.
Soudain, alors que j’étais en train de dessiner le « bar aux guirlandes roses », il s’est arrêté en vélo, offusquant une partie de la terrasse. Quant il m’a regardé, je lui ai dit : « S’il vous plaît, ne partez pas maintenant. J’ai besoin de terminer, sur ma feuille de papier, la reproduction de votre vélo et de vous-même. »

Alors, après une pause de deux minutes, Sami s’est approché de moi. Et pendant une heure au moins, nous avons abordé moult sujets. Il est étudiant en anthropologie et comme il n’est pas très riche, il doit faire des petits boulots, ce qui lui vaut, selon lui, de ne pas lire assez les ouvrages écrits par des anthropologues dont j’ai oublié le nom. Il n’y a pas que Lévi-Strauss (1908-2009), une icône dans certains milieux intellectuels que par ailleurs Sami n’apprécie pas trop car, affirme-t-il, ce spécialiste des tribus indigènes travaillait beaucoup trop dans son bureau plutôt que de s’immerger dans d’autres segments de la société.

Exil en Ardèche

Curieusement, Sami m’a parlé des gens qui « se brisent » à cause d’une vie trop agitée, pleine de soucis mais aussi de futilités harassantes. Sami se demande s’il ne ferait pas comme toutes sortes d’hommes d’affaire et de cadres se remettant en question et abandonnant Paris pour aller refaire sa vie dans des départements tels que l’Ardèche.

Nous avions, tout autour de nous, incapables de nous payer un bon repas à l’une de ces terrasses, une marée de personnes apparemment radieuses, enclines à plaisanter et à rire, le portefeuille bien garni et qui, lorsqu’elles voient un artiste comme moi, refusent de payer le dessin original plus de 20 euros. (Je ne leur en veux pas du tout, je comprends que cette dépense résultant d’un coup de cœur n’ait pas été budgétée et de toute manière ils me font toujours, sincèrement, l’honneur de m’encourager. Mieux vaut vendre à bas pris que de garder tous ses dessins chez soi. Au moins les recettes perçues permettent-elle d’acquitter un matériel onéreux, certains crayons pouvant frôler, chacun, quatre euros.

Mais n’assistions-nous pas, dans la rue toute entière, à une apparence de bonheur, une compensation à une vie pas si drôle que ça. Nous qui avions peu d’argent et vivions en marge de cette société nantie, nous avions fait le choix de concevoir notre bonheur d’une toute autre manière.

Volubile et employant un vocabulaire plutôt sophistiqué, Sami, lui, m’a confié des « trucs » épatants. « Je viens de visiter l’église Notre Dame de Lorette où j’ai admiré des tableaux magnifiques ». Bien que musulman, Sami se sent bien, aussi, dans les églises catholiques. « Quelle que soit notre religion, il faut admettre qu’il y a une force suprême, quelque chose de très beau qui nous échappe mais dont on peut voir la puissance et la profondeur en admirant, par exemple, un coucher de soleil sur la Seine ou tout simplement un arbre. »

Sami m’a raconté qu’il n’avait pas eu la vie toujours facile, acculé à certaines tentations négatives, comme tout un chacun, et que cette quête de la beauté somme toute facile à appréhender lui permettait, chaque matin, de se lever plein d’énergie et heureux d’être en vie. « En raison de cette beauté même, dans laquelle nous sommes tous appelés à nous diluer, que je rejoindrai un jour prochain, je n’ai pas peur de la mort ». Entre autres réflexions, il m’a dit que c’est grâce aux arbres, et nous l’oublions trop souvent, que nous vivons car ils respirent pour nous…


Manipulation

Quant à moi, je lui ai fait observer, point supplémentaire de convergence entre nous, que la publicité, de plus en plus manipulatrice et perverse, est sans doute à l’origine de bien des malheurs frappant nos contemporains. Les « pubs » sont faites, semble-t-il, pour susciter de la frustration chez les gens et pour les rendre jaloux des autres. Ces autres deviennent ainsi des concurrents qui possèdent davantage de bienx que nous et dont l’abondance de richesses serait (selon les publicitaires)  le symbole d’une vie réussie, d’un bonheur à toute épreuve.

J’ai remarqué, dans le coin de banlieue où je vis, que certains ménages suscitent l’envie parce qu’ils ont des téléviseurs de la taille (j’exagère) d’un camion, et alors leurs relations se mettent, à leur tour, à acheter des écran de télévision plus spacieux encore. Inflation de jalousie, effectivement. On peut observer la même propension à la frustration et à la jalousie avec les voitures et même les vêtements.

C’est vers celui qui possèdera la plus luxueuse voiture que se tourneront les regards, avec chez le propriétaire un sentiment mêlé d’orgueil, de supériorité et de puissance.

C’est précisément à ces sentiments de jalousie et de convoitise qu’il faut échapper pour trouver un vrai sens à la vie. Et nous nous sommes quittés, Sami et moi, avec l’impression, un brin euphorique, d’avoir refait le monde…

Yann Le Houelleur

PRECISION N° 1 : Il me faut mentionner, au sujet de certains de ses dessins, qu’ils ont été faits sur place la nuit mais en pareilles circonstances je m’arrange toujours pour imaginer qu’il fait jour. Un demi mensonge, en quelque sorte, mais vraiment, j’insiste, j’y étais !!! Quant au dessin des deux Magots, plus grand (format A3) il ne saurait trouver preneur, hélas, à cause de son prix trop élevé.

PRECISION N° 2 : Bien entendu, si vous désirez acquérir un ou plusieurs de ces dessins, vous pouvez contacter leur auteur par courriel : chaudslesmots@yahoo.fr

PRECISION N° 3 : Si je poste autant de textes sur Internet, c’est non seulement parce que j’aime partager ce que je vis mais aussi parce que nombre d’entre vous me demandent de publier des articles à un certain rythme.

PRECISION N° 4 : Ces textes sur fb sont également publiés sur mon blog « Paris en tous Sens » : http://www.123siteweb.fr/parisentoussens

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Commentaires

18.07 | 04:10

You can send me your email address too. Thanks

...
17.07 | 20:08

Do you have WhatsApp we met 2 weeks ago. Thanks!!

...
16.04 | 11:31

C'est à côté de notre dame de Paris que nous avions passez un moment à bavarder, il me semble même que ce soir là, elle était même votre modèle...
Une pensée.

...
22.10 | 23:40

Bonjour on c'est parle pour venir dessiner la devanture de ma boutique
Merci et bravo pour votre talent
Votre travail me fait penser à dessins Tobiasse
Cecile

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