Réflexions - Points de Vue

L’art: une discipline au quotidien (en tout cas pour moi)

Pour faire un bon dessin  - et cela n’arrive pas tous les jours -  il faut en exécuter bon nombre, souvent médiocres ou au mieux passables. S’entraîner, cultiver le regard et le trait, se frotter à des réalités toujours nouvelles… rien ne se concrétiserait sans un tel travail. Et l’art, c’est avant tout un sacré boulot toujours en perspective !

 

le 29 février 2016



C’est une faille, dans la ville, par laquelle s’engouffre tout un bout de ciel bleu. Voilà, sur le plan urbain, une transposition d’un certain état d’âme. Nos branches, torturées par les vicissitudes de la vie, cherchent à se nourrir de l’espoir qui frémit derrière les remparts se dressant sur notre route.

Pendant tout l’hiver, sans trop m’en rendre compte, j’ai raturé maints dessins de ces arbres qui savent mieux que nous résister aux agressions de toute sorte. Il m’est arrivé, après coup, de me dire que je leur avais donné trop d’importance par rapport aux constructions tout autour. Avant tout, ce sont des platanes (il y en aurait 40.000 dans Paris intra muros), qui adoptent toujours des postures étonnantes, très souvent inclinés.

Cette esquisse, au stylo feutre (puis au crayon) je l’ai faite rue de la Convention, dans le 15ème, après avoir rendu visite à un ami hébergé dans une maison de repos. Enfin, ce fut – jusqu’à ce jour -  un ami, statut qu’il ne sera plus jamais dans mon cœur en raison des paroles blessantes décochées contre moi. «La prochaine fois, tu viendras me rendre visite plus tôt car tu en as le temps puisque tu ne travailles pas.»

Que de méchanceté gratuite! Précisément, j’ai horreur de briser les règles d’une discipline assez inflexible que je me suis assignée: les après-midi sont faits pour m’entraîner à dessiner, d’où mon refus d’accepter des invitations pendant la journée. Beaucoup de gens se bornent à considérer qu’un artiste est un fainéant, un bon à rien, un profiteur se la coulant douce et donc promis, en raison de tels défaut, à ronger l’os d’une misère inexorable.

Or, à mes yeux, et j'estime n’être pas le seul à le penser, toute disposition, tout talent, toute vocation se cultive. Et pas seulement «ça» : un artiste doit veiller, aussi, à éloigner les mauvais esprits car le concrétisation des rêves, l’élaboration d’une image sensée se perpétuer, susceptible de vivre plus longtemps que son auteur, éveille bien souvent l’incompréhension et la jalousie. L’art est à mille lieux de la fabrication de produits industriels car il est d’abord un travail sur soi-même et en conséquence l’expression d’une confrontation entre une personnalité et le monde l’entourant. A chaque fois que je dessine, je me bats contre toutes sortes de tentations et d’entraves enfouies dans mon être. A un moment, ce qu’on appelle «l’inspiration» prend le dessus, m’entraîne dans ses tourbillons et dérives magiques, exigeant de moi toutes sortes de sacrifices.

Par exemple, il m’est arrivé de manquer un repas, une réjouissance et même un train parce que j’étais tendu, telles les branches d’un platane, vers le désir plus fort que toute autre considération de terminer un dessin. Le temps n’existait plus pour moi: c’était de l’éternité âprement conquise, une impression d’extase. Et pourtant, c’était un travail comme un autre, mais un travail qui ne se traduit jamais par les mêmes résultats.

Avant de produire un dessin réussi, qui plait à autrui, qui éveille des émotions au sein d’un certain public, il faut (en tout cas dans mon cas) s’exercer à en faire plusieurs, parfois des dizaines. Parfois, ce sont des jours, des semaines avant que ne surgissent un ou une série de dessins dignes d’être proposé à d’éventuels intéressés. Telle est la magie et l’incitation au travail de cette vocation d’artiste: «on» espère toujours faire mieux demain qu’hier; on n’est jamais sûr que le travail réalisé porte vraiment ses fruits car seul le public, en fin de compte, décide si l’artiste est allé vraiment à la rencontre de ses attentes. Et l’art, cela ne s’assimile (toujours selon moi) pas à du narcissisme ou à un replis sur sa propre personne. C’est au contraire un élan, un pont jeté vers les autres.

Oui, je donne l’impression de ne rien foutre, je gagne très peu, je dépense davantage (souvent) que je ne perçois d’argent, mais je travaille énormément. D’ailleurs, après avoir exécuté un dessin, il m’arrive souvent de ressentir une écrasante fatigue, comme si j’avais vraiment donné le meilleur de moi-même, comme si j’étais allé au bout de mes résistances.

Yann Le Houelleur

 

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Commentaires

06.07 | 17:58

Salut , je suis l'un de tes nombreux admirateurs , je tai croisés plusieur fois dans Paris , notament surr le pont de la megisserie prés de Notre Dame .
Bravo

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21.03 | 20:48

rès beau travail Yann !!! le texte va bien avec tes dessins , tu fais vivre Paris comme dans un carnet de voyage ! en fait tu nous fais partager tes voyages

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18.03 | 23:18

Je ne saurais dire ce que j'apprécie le plus : les textes ou les dessins ? Un choix difficile les deux étant d'une excellente qualité ! Merci pour ces pages !

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30.12 | 10:55

Solidarité avec toi Yann ! Paris sans les artistes de rue n'est plus Paris ! Simona a tout à fait raison !

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