Au Fil des Jours - 3

(30 juin 2014)  -  Curieux dessin que celui-ci. Entamé un soir, à 21 h 45, poursuivi le lendemain en fin de journée, il se veut le résumé de toute une architecture parisienne: l’épopée haussmannienne.

Au croisement de trois voies majeures  - rue Réaumur, rue de Turbigo, rue Beaubourg – des immeubles se tiennent impassibles au milieu de flots de voitures dont l’intensité s’exacerbe vers 17 h.  D’où l’intérêt de croquer ces façades à la fois rigoureuses et majestueuses au crépuscule, quand les rues se trouvent vidées de leur sang. A ce moment-là, les hautes fenêtres empilées sur cinq étages (auxquelles s’ajoutent les mansardes) oscillent entre plusieurs couleurs: gris, vert opale, bleu turquoise, mauve. Le soleil les nappes de ces reflets qui pendant quelques minutes semblent s’éterniser avant que la ville ne sombre dans la pénombre.

En définitive, un immeuble pourrait se résumer à des fenêtres ouvertes comme autant d’yeux sur la ville alentour. Une impression que l’on peut éprouver aussi face à des bâtiments issus de la Renaissance. Et puis, il faut accorder un pouvoir de métamorphose similaire aux façades qui selon les moments de la journée et la qualité de l’ensoleillement se teintent d’ocre, de jaune, de rose, de beige...
Claude Monet avait apprivoisé la mouvance de la luminosité sur la façade de la cathédrale de Rouen: il aurait pu le faire, également, en plantant son chevalet au pied des immeubles haussmanniens.  

(12 juin 2014)  -  A l’heure de la pause, des hommes d’affaires et des employées de bureau tirés à quatre épingles viennent s’assoir sur les bancs, dévorant un sandwiche tout en émiettant des potins. Ils cotoient  - non sans les ignorer superbement -  des touristes qui font une halte, ici-même, venus palper l’atmosphère de «la plus belle avenue du monde», les Champs Elysées. (La plus belle, vraiment? On peut en douter, tant elle a perdu de son âme.) Certains sont allés visiter une exposition au Grand ou au Petit Palais tout proches.

Voilà un jardin bien différent des autres espaces verts parisiens, tant on y entre librement, aucune barrière ou portillon n’étant à pousser. Conçu à la manière d’un jardin à l’anglaise, il fut inauguré en 1840.

D’aspect imposant, le théâtre Marigny étale l’ocre de ses hautes façades un peu trop sobres, tandis qu’une fontaine, au milieu du Carré Marigny, démêle inlassablement ses tresses d’argent. En réalité, la Fontaine du Cirque, appelée aussi Fontaine des Quatre Saisons, tout à la fois majestueuse et gracieuse. Soutenant la vasque supérieure ornée d’un panache blanc : quatre enfants s’avérant chacune l’allégorie d’une saison.

A quelle saison, précisément, faut-il admirer les arbres qui s’épanouissent en ces lieux? En automne, comme partout ailleurs, il s’y joue une symphonie de couleurs sublimes. Mais en été, l’éventail des tonalités se fait tout aussi fécond. Car seuls des yeux insensibles peuvent ignorer à quel point le vert est une couleur insaisissable tant elle constitue une gamme illimitée de variantes. Certains arbres ont des filaments de jaunes incrustés dans leur plumage alors que d’autres virent au bleu sombre.

Le vert est tantôt joyeux, tantôt lugubre. Selon l’ensoleillement et la luminosité il peut devenir source de régénération spirituelle ou générateur d’inquiétudes. De surcroît, les arbres ne se présentent jamais comme des «masses» uniformes: ils sont pleins de nuances dans la déclinaison de leurs toisons tout en donnant, souvent, l’impression de se fragmenter en vaguelettes superposées, tel un océan façonné par les vents ou une sculpture taillée par un artiste capricieux et minutieux.

Incarnant la plénitude et l’opulence, l’été n’en est pas moins une saison par certains aspects inquiétante, quand les jours s’étirent à volonté : tant de soleil éclaboussé donne une illusion de conquête d’un temps soudain apprivoisé…mais ces longues journées ne tarderont pas à décroître à un rythme de plus en plus accéléré, jetant les âmes dans les affres d’un hiver reflétant la précarité de notre condition humaine.

Ce dessin a été fait en 2012. Il reste à scanner le nouveau dessin dont il est question dans les lignes qui suivent


(2 juin 2014)  - 
Elles sont à la fois paisibles et joviales, austères et pleines de poésie: les péniches amarrées le long de la Seine. Par groupes de trois ou davantage, elles feignent de vouloir prendre le large mais ce sont avant tout des résidences devenues sédentaires. Jadis, elles passaient d’un pont à un autre ; désormais toute une vie se passe à bord.

Depuis les deux ponts reliant l’Ile-Saint-Denis à Villeneuve-la-Garenne, d’un côté, et à Saint Denis, de l’autre, la vue sur le fleuve est magnifique. En fait, cette île  - qui est aussi une commune de 7.000 habitants -  se love entre deux bras de la Seine. Malgré l’urbanisation qui n’a cessé de s’exacerber depuis la seconde guerre mondiale, la couleur verte, à la belle saison, donne le ton, à commencer par les platanes se dressant le long des allées dont le tracé épouse les bords du fleuve.

Faire un tel dessin, debout sur le pont reliant l’Ile-Saint Denis à Villeneuve, ne fut toutefois pas une partie de plaisir. Les trams défilaient à une cadence  soutenue, perturbant la concentration, et le vent menaçait d’emporter les crayons posés sur la rambarde. Curieux de connaître les mobiles du dessinateur, ce qui est tout à leur honneur, des badauds et des riverains venaient amorcer la conversation.

C’est ainsi qu’un monsieur d’au moins 55 ans prit soin de me donner quelques précisions sur les lieux. Il habite l’Ile-Saint-Denis depuis trente ans. «L’avantage d’avoir installé une ligne de tramway (inaugurée en décembre 2013), c’est qu’un embellissement des ponts a été fait.» «Vous auriez du plaisir à aller dessiner le long du chemin qui longe la Seine jusqu’à Epinay-sur-Seine sur la rive droite. Il y a bien trois kilomètres à parcourir et vous traverserez un très beau parc.» Tout en prodiguant de tels conseils, le monsieur indiquait, en aval dans le lointain, un attroupement de tours HLM et les pylônes de lignes à haute tension sur le territoire de la commune d’Epinay. A partir de cet endroit commence le Val d’Oise.

Mais à ce moment-là j’étais occupé à interpréter le paysage en amont, avec au bout de l’Ile d’imposants bâtiments peints en jaune-ocre. «Ce sont les anciens dépôts du Printemps et des Galeries Lafayette. Ils seront bientôt démolis pour faire place à un éco-quartier.» Tout au fond: la tour Pleyel et Saint-Ouen.

(9 juin 2014)  -  Voilà qui est malaisé à comprendre. Paris est devenue la plus densément peuplée des capitales du continent. Pourtant, la France bénéficie d’une étendue territoriale supérieure aux autres états européens.

Natalité excessivement galopante, importation exacerbée de main d’œuvre, poursuite des flux migratoires de la province vers la capitale (en raison du manque d’attractivité de plusieurs régions françaises, vidée de leur substance industrielle), incapacité des autorités à planifier l’occupation du territoire, propension de la gauche à «entasser les gens»: voilà les causes de l’hypertrophie de Paris et des départements voisins, une surpopulation devenue intolérable.
Curieusement, à quelques kilomètres de Paris, il existe des communes, des endroits qui échappent à ce sentiment d’étouffement voire d’asphyxie générant de l’agressivité, du stress, de la frustration.

A 20 minutes en train de la gare de Lyon, avec halte obligée à Villeneuve-Saint-Georges : une ville exceptionnelle par son cadre de vie. En l’occurrence Yerres, dans l’Essonne. La végétation, les parcs sont d’une telle prépondérance que l’on peut s’aventurer dans les rues de cette ville sans percevoir que sa population frôle les 30.000 habitants. D’emblée, un «détail» frappe le nouveau venu: l’absence de ces bâtiments verticaux qui partout ailleurs raturent l’horizon.

Yerres se targue d’être «l’autre capitale des impressionnistes». Certains des paysages tels que les ont retracés Gustave Caillebotte et Claude Monet n’ont que modérément changé : les bords de l’Yerres sont toujours aussi paisibles et propices à la détente. Des canots, tels ceux immortalisés par Caillebotte dans plusieurs de ses toiles, s’aventurent le long d’une rivière presque invisible tant la végétation est abondante sur ces rives. Quelques maisons surgissent, séparées de la rivière par de petits jardins en pente, soigneusement entretenues.
A un certain endroit, le chemin qui longe l’Yerres s’en écarte un peu et traverse la plaine Panchout, un vaste pré que surplombent des rangées de peupliers noirs et argentés ainsi que des mélèzes quant à eux dispersés.

Dans un petit parc, des enfants jouent sous le regard de leurs parents. Des passants se dirigent, d’un pas affirmé, vers l’Ile Panchout, toute proche. Des jeunes se sont assis en grappe sur l’herbe. Aucun excès de langage, aucune dérive de comportement ne vient égratigner l’harmonie nouée avec la nature. Ce n’est pas ici, en principe, qu’on entendra les «Nique ta M…» si fréquents en d’autres lieux.

De toute évidence, Yerres fait partie de ces villes qui défendent leur droit à la tranquillité, à un développement respectueux de l’environnement, à une mise en valeur de leur patrimoine, et c’est tant mieux.

Commentaires

22.10 | 23:40

Bonjour on c'est parle pour venir dessiner la devanture de ma boutique
Merci et bravo pour votre talent
Votre travail me fait penser à dessins Tobiasse
Cecile

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06.07 | 17:58

Salut , je suis l'un de tes nombreux admirateurs , je tai croisés plusieur fois dans Paris , notament surr le pont de la megisserie prés de Notre Dame .
Bravo

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21.03 | 20:48

rès beau travail Yann !!! le texte va bien avec tes dessins , tu fais vivre Paris comme dans un carnet de voyage ! en fait tu nous fais partager tes voyages

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18.03 | 23:18

Je ne saurais dire ce que j'apprécie le plus : les textes ou les dessins ? Un choix difficile les deux étant d'une excellente qualité ! Merci pour ces pages !

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