Un hiver à Paris (2015-2016)

LE PONT DES ARTS ET LE PONT NEUF - Deux jours après une esquisse au crayon sur papier blanc, le dessinateur a sévi au même endroit: la galerie d’Apollon, au Louvre, à travers les fenêtres de laquelle la vue est sublime. Mais cette fois-ci, des stylos feutres ont préalablement utilisés, complétés par des crayons dont certains aquarellables. Le papier utilisé, en réalité, est gris-bleu. (Dessin fait le 27 février 2016)

Depuis la galerie d’Apollon, une vue imprenable sur la Seine


De nombreux peintres ont apprivoisé la ville leur chevalet posé aux abords de la Seine, entre autres Claude Monet et Albert Marquet. Plus modestement, voici un dessin réalisé au chaud, dans la galerie d’Apollon, l’une des plus belles salles du Louvre. Maxime, un jeune d’une exquise gentillesse, a fait quelques suggestions fructueuses qui ont permis d’améliorer ce croquis si difficile à exécuter.
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25 février 2016



Jean-Philippe, un Québécois à l’accent bien sabré, se plaint de sa visite à Versailles : «Un grand nombre de salles sont condamnées pour cause de restauration et on doit parcourir le château au pas de course pour ne pas se faire écraser par les visiteurs, tant il y a du monde. Versailles, c’est une industrie touristique et je préfère être ici, au Louvre, où j’ai le choix entre plein de salles…»

Il racontait ceci sous les stucs, ornements et peintures reflétant la course du soleil, un chef d’œuvre imaginé par Le Brun à la demande de Colbert. La Galerie d’Apollon, où nous avons fait connaissance, fait penser… au château de Versailles!

Mais la vue à travers les fenêtres est bien différente. Plutôt que des jardins quadrillés par de vastes allées, deux bras de la Seine s’enlaçant autour de l’Ile de la Cité, un paysage fabuleux rythmé, horizontalement, par le pont Neuf et le pont des Arts. Je venais de terminer un dessin exténuant car il y avait du monde autour de moi et il fallait soutenir une toute autre course, celle contre la montre avant la fermeture du musée. Exercice d’autant plus malaisé qu’un gardien avait l’œil sur moi, effrayé par la quantité de crayons à mes pieds. A un moment, il me fit savoir : «Monsieur, je veux bien vous permettre de dessiner mais rangez vos crayons dans vos boîtes».

C’est l’une des vues les plus enchanteresses de Paris, avec la cathédrale au loin trônant sur ce morceau choisi de ville, et mieux vaut exécuter un tel dessin en hiver. Tant de peintres se sont plu à apprivoiser Paris sur ces rives, en particulier Claude Monet et Albert Marquet. Mais l’une des difficultés est d’interpréter sans excès les platanes, arbres redoutables par l’aspect imprévisible et exubérant de leur croissance. Certains même semblent effrayants, brandissant des moignons, des éperons et des faux prêtes à trancher le ciel.


 

"Maintenant, soyez plus furieux sur le papier!"
Maxime, jeune professionnel de l'hôtellerie


 
Heureusement, je pus bénéficier pendant quelques minutes des conseils d’un garçon d’une douceur exquise, Maxime Duval. Il existe encore bien des jeunes qui démarrent leur vie gorgés d’énergies positives, l’esprit aussi pur qu’un ciel d’hiver s’étalant au dessus de Paris… Maxime travaille à la conciergerie d'un hôtel cinq étoiles en Dordogne et il était venu à Paris pour un complément de formation professionnelle. «Mon papa est aquarelliste», précisa-t-il d’emblée. Et Maxime détient lui aussi un sens artistique aigu.

A un moment, je le prenais à témoin de la mollesse de mon coup de crayon ce jour-là : «Soyez plus furieux sur le papier», me conseilla-t-il. Alors, j’abandonnais le bouquet de crayons de couleur à ma disposition dans une poche de ma veste à carreaux et je me contentais d’un crayon gris. Le soleil redoublait d’intensité et la Seine se marbrait de vert, de jaune. Mais aussi de gris et de noir, en réalité les ombres sous les arches des ponts. Et je mis une tache sombre au pied des piles du pont des Arts préalablement esquissé. «Oh, votre dessin vient de s’améliorer grandement», se réjouit Maxime.

J’avoue avoir eu beaucoup de chance de pouvoir compter sur ses suggestions et critiques si opportuns. Il est merveilleux de dessiner en compagnie d’êtres aussi cléments et amicaux… Leur présence ne me déconcentre jamais.

Y. Le Houelleur

RUE DE LA CONVENTION (15ème) - C’est une faille, dans la ville, par laquelle s’engouffre tout un bout de ciel bleu. Voilà, sur le plan urbain, une transposition d’un certain état d’âme. Nos branches, torturées par les vicissitudes de la vie, cherchent à se nourrir de l’espoir qui frémit derrière les remparts se dressant sur notre route. (Esquisse fait le 29 février 2016)

Rien ne serait-il plus déshonorant que d’habiter loin du Boulevard Saint-Germain?

Il m’arrive souvent d’être mal vu parce que je dors dans une banlieue souffrant d’une mauvaise réputation. Une fois de plus, j’ai pu le constater en dessinant à la terrasse d’un restaurant dans le 6ème arrondissement. Evidemment, si j’avais les moyens de vivre à Paris je n’habiterais pas dans une ville comme Gennevilliers.
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19 février 2016


 

Dans notre société, l’image et l’apparence semblent compter de plus en plus. La contradiction, en définitive, c’est que la massification de la communication qui devrait relativiser les frontières et les limites finit sans doute par engendrer les effets contraires. Telle fut la réflexion qui se mit à mûrir dans ma tête alors qu’un dessin, représentant le boulevard Saint Germain, s’étoffait rapidement sur une feuille A3.

Assis à la terrasse d’un café, rue du Four, j’écoutais une conversation qui allait bon train entre deux femmes et un serveur. Plutôt bien sapées, elles avaient respectivement 30 et 45 ans environ. Elles n’avaient l’air de rien prendre au sérieux, tout comme le serveur qui par ses propos assez badins les faisait rire. Elles consultaient des profils sur facebook en égrénant des réactions tranchés du genre «Il est beau gosse», «elle est moche celle-ci», etc.


La plus âgée me demanda si j’étais peintre et où j’habitais. J’eus le malheur de dire la vérité: Gennevilliers. «Ah, je comprends pourquoi vous venez à Paris voir des belles choses car c’est plutôt moche dans votre banlieue.» Quelques jours plus tôt, un inconnu m’avait garanti que dans le quartier où je suis sensé vivre "il n’y a que des cas sociaux et des gens bizarres".

Je l’admets volontiers: «ma ville» que les communistes au pouvoir (le maire est affilié au PCF) administrent depuis 30 ans s’avère plutôt moche et soumise à un plan d’occupation des sols incohérent. Dans leurs pamphlets, les «cocos» aiment à qualifier Gennevilliers de «belle et rebelle», mais ils doivent avoir de mauvaises lunettes pour se méprendre ainsi quant à l’urbanisme de leur commune.
 


 "Ici, dans le 6ème, un appartement peut coûter
jusqu'à 18.000 euros le mètre carré"

Un serveur, rue du Four 
 


 
Pour autant, je n’aime pas trop que des personnes me considèrent comme un petit banlieusard gavé de laideur qui viendrait faire du tourisme à Paris pour se changer les idées. J’habite en banlieue parce que je ne saurais faire autrement ; j’habite en banlieue parce que les pouvoirs publics ont favorisé un développement de Paris qui se traduit par une flambée du prix du mètre carré. «Ici, dans le 6ème, un appartement peut coûter jusqu’à 18.000 euros le mètre carré», m’a garanti le serveur qui habite une rue voisine… D’ailleurs, je déteste de plus en plus me promener dans le Marais où les griffes cosmopolites de la fripe et du luxe ont fini par truster des rues entières livrées à la castration de leurs commerces traditionnels. Tout ça est écoeurant, d’autant plus quand on sait que les bobos et la gauche, par certains aspects, ne font qu’un.

Au fil des années, j’ai compris pourquoi tous les CV que j’avais adressés à de très hypothétiques employeurs ne m’avaient valu aucune réponse : j’habite une banlieue qui a mauvaise presse, où 70 % des habitants ne payent guère d’impôts et où nous souffrons, à certaines périodes, de cette plaie que sont les incendies de voitures. Mais que cela ne me fasse pas tomber dans le piège tendu depuis si longtemps par les communistes spécialisés dans l’art de dresser les uns contre les autres : à leurs yeux, les habitants de Neuilly et des autres communes réputées riches se murent dans l’égoïsme vis-à-vis de villes telles que Gennevilliers.

Moi, ça me plait énormément de voir une ville, Paris, où il y a du pouvoir d’achat se répandant à travers les rues. Cela signifie des cafés accueillants et des brasseries éclatantes de propreté, cela signifie des musées féconds, cela signifie un patrimoine en partie préservé et même honoré, cela signifie une certaine joie, bien qu’apparente, de vivre. Je n’habite guère Paris mais mon cœur y bat en permanence.

Y. Le Houelleur

DANS LE TREIZIEME ARRONDISSEMENT - Au croisement de l’interminable rue Tolbiac et de la rue Patay s’élève un immeuble d’une élégance toute parisienne avec ses balustrades et son restaurant au rez-de-chaussée que signalent des stores rouges. C’est par un jour de froid qu’un tel dessin a été fait : je me suis réfugié dans une brasserie de l’autre côté de la rue de Tolbiac, en l’occurrence la Roseraie. (15 février 2016)

Un souffle d’optimisme, place Colette

Dessin de format A3 réalisé avec des stylos feutres. Au bout d’une heure, il faisait trop froid pour le peaufiner. Dès lors, il a été retouché le soir même avec un peu d’aquarelle et quelques crayons de couleur.


Voilà un endroit privilégié pour grappiller plusieurs des détails, petits et grands, qui font le charme de Paris. Alors que je dessinais, un jeune homme m’a donné une vision inattendue de la vie dont il voit les bons côtés.
 

11 février 2016 



Pour qui aime saisir la plastique, la belle allure et l’âme de Paris, la place Colette est un endroit privilégié. Plutôt spacieuse, cette place s’étend entre l’avenue de l’Opéra, la rue Saint Honoré et les bâtiments de la Comédie française.

Tous les grands et petits détails qui cisèlent le charme de Paris sont ici réunis: - l’architecture haussmannienne et ses incomparables balustrades filantes;
- les cheminées posées tels des plots sur les toitures violacées de ces immeubles;
- les stores de couleur vive abritant les terrasses des cafés, une colonne Morris déclinant pièces de théâtre et films; des grappes de lampadaires coiffés d’un chapeau pointu juchées sur un poteau ourlés de motifs floraux;
- un kiosque à journaux et sa coupole pailletée d’écailles; des arbres inclinés en tous sens qui cisaillent les nuages, des bancs de bois.
- Sans oublier un patchwork de pavés que foulent des passants plus ou moins pressés. En été, sur cette place déferlent des nuées de touristes. Aussi est-elle plus facile, car plus tranquille, à dessiner pendant l’hiver.

Un vent acide et glacial soufflait sur la place, en ce 10 février. Les arbres, malmenés, avaient l’air plus torturés que jamais. Je croyais pouvoir «œuvrer» en paix, mais je fus distrait, en premier lieu, par des mendiants un peu collants, dont l’un me parla des Cariocas. Ce gars à la barbe rousse avait dû être beau, prématurément délabré par l’alcool. Soudain, une voix jeune m’interpella : «C’est super ce que vous faites, Monsieur!» Cet inconnu, dont le prénom commence par K, se rend à la Comédie française plusieurs fois par semaine, pour livrer les vivres d’un traiteur dont il est l’unique chauffeur. «K» a fini par connaître  - dit-il -  les artistes de tous horizons fréquentant la place Colette.

 


 

"Tôt le matin, j'ai du plaisir quand je vois
le soleil illuminer ces beaux immeubles"


K., chauffeur livreur de 28 ans

 


 

La France, s’il faut s’en remettre au diktat des médias, compte une majorité de gens malheureux, en proie à tous les tourments imaginables. On finit par oublier qu’il existe aussi des millions d’anonymes faisant, par leur travail, en toute discrétion, tourner ce pays! Des salariés, des travailleurs qui se lèvent tôt et qui savent se forger un bonheur sans exubérance, simple et somme toute mérité. «Vous ne savez pas le plaisir que j’ai, tôt le matin, quand je passe avec ma camionnette du côté de l’Opéra et que je vois le soleil donner à tous ces beaux immeubles des couleurs magnifiques.»

Fier de son travail, optimiste dans la vie, ce jeune homme de 28 ans a pourtant mal commencé sa vie : «Mes parents m’ont abandonné. J’aurais pu mal tourner mais quelque chose en moi m’a soutenu et encouragé à m’accrocher. Après tout, ses malheurs et ses bonheurs, on en fait le choix.» Carburant malgré tout à l’optimisme, il m’a dit travailler, en qualité de livreur, depuis dix ans,
Son salaire lui avait permis d’acquérir de l’autonomie aussi bien physiquement que dans sa tête. Il s’offre chaque année des vacances sur des îles lointaines.

Moi, le petit dessinateur parisien, j’aimerais bien pouvoir m’exiler un peu à Venise, à Amsterdam ou même  - entre autres provinces -  dans le Languedoc. Les propos m’ont rendu conscient qu’avec les maigres moyens qui sont miens je fais d’incessantes expéditions sans pour autant filer à l’autre bout du monde. Je me contente de séjourner dans ces îlots de charme préservés et bien entretenus que sont certains arrondissements et quartiers parisiens.

Chaque jour, au gré d’insaisissables «caprices artistiques», je peux me transporter dans un univers, voire une époque, différent. Qu’y a-t-il de commun, en effet, entre la place Colette et la place de la Réunion dans le 20ème arrondissement ? Qu’y a-t-il de commun entre le Palais Royal et les rues tortueuses du Marais ou du quartier latin? Contrastes et spécificités qu’à Paris l’on peut multiplier à l’infini…

Y. Le Houelleur

 

 

 

SAINT NICOLAS DES CHAMPS - Une très belle église, peu connue du grand public, dans un quartier plein de «choses» surprenantes à découvrir: Saint Nicolas des Champs, à deux pas du boulevard de Sébastopol. La tour dégage une impression de solidité, l’incarnation de la foi dans un monde si mouvant. (Dessin fait le 12 février 2016)
RUE DU FAUBOURG SAINT-DENIS – Il y a pléthore de cafés, de fast-food et de commerces de bouche dans la partie de cette rue la plus proche du boulevard de Magenta. Les stores de toutes couleurs qui protégent ces terrasses de café mettent quelques éclats de joie au milieu de la grisaille parisienne. Un tel dessin (stylos feutres ainsi que crayons) a été fait - alors que sévissait une averse copieuse - dans un bistrot où les serveurs commençaient à prendre commande des premières coupes de champagne de la soirée… (08 02 2016)

Retour à la place des Vosges


Elle a souvent été présentée sur ce site, car elle constitue une source d’inspiration incomparable : l’ex place Royale, magnifique, où des marronniers majestueux découpent en fragments roses les pavillons Renaissance tout autour. Après une visite de l’exposition «Le Marais en héritage» au musée Carnavalet, il convenait de la redécouvrir… par le biais d'une esquisse sous la menace de la pluie, laquelle a failli détruire ce dessin tout à la fin.

 

4 février 2016 



Il s'en est fallu de peu pour que tout un quartier aujourd’hui adulé par les touristes et les Parisiens soit submergé par une vague de béton. Mais un projet visionnaire et volontariste a permis d'en ressuciter la magnificence.
Soit dit en passant, la vision d’un futur meilleur, la détermination dans les bonnes intentions se concrétisant, c’est-à-dire débouchant sur des actes, c’est ce qui manque le plus dans l’administration de notre France en pleine déliquescence (car prise en otage par les faiseurs d’illusions).

Ce projet visionnaire, c’est André Malraux qui l’avait nourri, en engageant l’Etat dans la sauvegarde du Marais. Au début des années soixante, maints hôtels particuliers, maintes demeures et maints immeubles étaient dans un état d’abandon inimaginable aujourd’hui quand on se plait à déambuler (notamment) dans la rue des Franc-Bourgeois ou celle des Archives, les yeux sollicités et subjugués par une authentique luxuriance architecturale. Le dispositif de protection patrimoniale mis en œuvre sous la férule du ministre de la Culture a porté ses fruits et il a servi d’exemples à plusieurs villes s’étant inspirées de «la loi Malraux».

(Hélas, ces derniers temps, avec "le pullulement" des boutiques sous l'emprise de griffes de l'habillement, le Marais me semble avoir perdu beaucoup de son charme et de son esprit. Ces vitrines conçues tels des musées sont d'une prétention écoeurante, d'un mauvais goût parfois sordide.)

L’exposition «Le Marais en héritage», que j’ai pu découvrir au musée du Carnavalet présente, entre autres documents, des vues de la place des Vosges à l’époque. Les pavillons enserrant cette place étaient, comme tant d’autres constructions, dégradés et d’un aspect crasseux, fuligineux.

 


 

Malgré le froid piquant, il y avait du monde
dans les allées sablonneuses

 


 

Après la visite de cette expo, une incursion dans cet espace historique s’imposait… à deux pas de là. En plein hiver, sous un ciel plombé de gris, la place des Vosges était éclatante, presque riante malgré les gestes torturés que décrivaient les marronniers autour de la statue de Louis XIII. Les étendues de rose par-dessus les arcades et les chatoiements des ardoises habillant les amples toitures s’apparentaient à une expression de joie, quelques semaines avant le printemps.

Malgré un froid piquant, il y avait du monde dans le jardin dont les allées s’emplissaient d’exclamations de toute sorte, à commencer par les cris d’enfants. Quelques touristes, assis sur les bancs sous les tilleuls, dévoraient des yeux cette magnificence architecturale voulue par Henri IV (lequel ne vit jamais ce qui s’appelait alors la Place royale, un projet devenu réalité après son décès).

Les quatre fontaines situées à proximité des angles de ce gigantesque carré (la place) ne crachaient aucun filet d’eau comme il est de coutume en hiver. Elles n’en étaient que plus belles.

Les nuages menaçaient d’éclater et quelques gouttes de pluie m’incitèrent à aller vite dans l’exécution de ce dessin. Un garde municipal vint troubler un peu ma concentration. Fort subtilement, il me dit: «Il n’y a que comme ça que les artistes se dépassent». Aller à l’essentiel, capter l’âme des choses dans le vif de l’action sans avoir peur de se tromper car les erreurs peuvent dégager leur part de vérité…

Soudain, la pluie s’est mise à tomber. J’avais utilisé des crayons aquarellables et certains traits, sur cette feuille de papier Canson, se sont épaissis… Il s’en est fallu de peu pour que ce dessin soit endommagé !


Y. Le Houelleur

RUE SAINT-ANTOINE – Pour faire un tel dessin, mais le sujet en valait la peine, il a fallu m’accrocher : un monde fou, le dimanche, sortant de la station de métro Saint Paul-Le Marais, à côté de laquelle je m’étais assis. Et des bus RAPT ne cessaient de passer au pied de ces maisons gratifiées de très belles balustrades. A la terrasse du café Les Chimères : toutes les tables affichaient complet, et je n’ai pu terminer vraiment ce dessin à cause d’une averse subite. (7 février 2016)
PARIS, RUE DES FRANCS-BOURGEOIS - Un dessin rapide, comme il faut s’en contenter d’en faire en hiver : l’entrée, côté face, de l’hôtel Carnavalet abritant le musée municipal portant le même nom. Très belle architecture Renaissance donnant de l’importance aux toitures, d’une envergure démesurée. (Dessin fait le 4 février 2016)

Lueur d’espoir, à la terrasse d’un café

Second des dessins faits à la terrasse du Bûcheron, le 2 février, de format A3. Sciemment, le cadrage a été «biaisé» (toiture en exergue, rez de chaussée des maisons «oublié», rue carrément en dehors de la feuille…) et toute une zone, en blanc, a été préservée de manière à ce que le dessin puisse respirer davantage…



Un «détail» si parisien: enchevêtrement de toits hérissés de cheminées par-dessus-la rue Saint Antoine. Aimable et instructive source d’inspiration. Tout en dessinant, la chance me fut donnée d’être encouragé, d’abord par des touristes chinoises, ensuite par une serveuse du Bûcheron. Peu importe si le dessin est réussi ou non: ce fut un moment d’intense plaisir…

 

19 janvier 2016 


  
Voilà qui me renverra, c’est inévitable, à cette image de narcissique qu’ont trop souvent les artistes. Lesquels ne peuvent accéder à la transmission d’émotions sans éprouver d’abord du plaisir dans ce qu’ils font.

Chaque début de mois, je m’offre quelques fournitures susceptibles de me booster pendant les semaines suivantes, au risque de me priver de quelques aliments tout aussi indispensables. Il me faut absolument du papier, de préférence un bloc  - trente feuilles, en général – qui sera mon compagnon de voyages dans ces va-et-vient à travers Paris et sa banlieue. Certains de mes blocs à dessin comportent encore des pages blanches, mais je les laisse incomplets car ils bouillonnent d’énergies, de sentiments, de pensées dont je ne veux plus m’encombrer. Désir de passer à autre chose et de me laisser emporter dans l’élan du dessin tel que je suis, et tel que je ne serai plus demain.

Alors, hier, 1er février, je me suis équipé, dans un magasin spécialisé: deux blocs de papiers, l’un de format A4, l’autre A3. Et pour donner le ton aux semaines en perspective, deux dessins, faits à la terrasse d’un café de la rue Saint Antoine, le Bûcheron. Deux jours consécutifs, la tête tournée vers un enchevêtrement de toits et un jaillissement de cheminées, ce que Paris a de plus beau à offrir en hiver. Indescriptibles sont ces toitures racontant l’évolution d’une ville qui a toujours lutté pour conquérir quelques mètres carrés supplémentaires en direction du ciel : certaines mansardes, ajoutées au fil des décades, indiquent l’emplacement d’appartements ne faisant même pas quinze mètres carrés, et qui valent une fortune! Détail frappant, quand on en vient à dessiner ces toitures et les façades par-dessous : rien n’est égal, les immeubles feignant d’être frères alors que leurs fenêtres sont d’une hauteur différente et décalées en fonction des obtentions de permis de construire et de surélévation.

Cette lutte pour l’espace, à Paris, les touristes sont incapables de la comprendre, car la capitale ne leur est «vendue» qu’en fonction même de ses plus prestigieux édifices (tour Eiffel, Notre Dame, le Louvre…) Alors que je dessinais, assis à la terrasse du Bûcheron, deux Chinoises s’extasièrent, en anglais : «Mais qu’est-ce vous faites, c’est magnifique!» Compliments exagérés, car ce dessin ne vaut pas forcément tripette. Mais leur curiosité à mon égard les incita, soudain, à scruter pendant quelques minutes ces toits qu’elles avaient failli ne pas remarquer…

 


 

"On sent qu'il y a de l'énergie dans votre dessin!"

Cécilia, serveuse au Bûcheron
 

 


 

Alors, je pensais à l’été dernier, quand j’avais pris la liberté de vendre des dessins le long des quais (même si cela, en réalité, n’est pas vraiment permis, et de toute manière ils émanent de moi, ne provenant pas de mafias important des «produits» faits selon des procédés trompeurs dans certains pays). Ce n’était pas encore la saison touristique, mais ces deux Chinoises étaient comme un présage: c’est donc que l’hiver n’avait pas tué le dessinateur plutôt féru de couleurs que je suis. Il y avait comme un espoir, dans le prolongement de la rue Fourcy visible depuis la terrasse du Bûcheron… Une rue permettant d’accéder au pont Marie et ensuite à l’enchanteresse île Saint-Louis.

Le lendemain, faisant un dessin représentant les mêmes toits, mais d’un format supérieur, je me vis encouragé par une serveuse, Cécile. «On sent qu’il y a de l’énergie, dans votre dessin…» Quand je lui racontais combien le soleil me manquait pour être en mesure de retourner sur les quais, elle me dit qu’elle irait peut-être acheter un dessin, une suggestion d’une grande gentillesse, fort touchante.

J’en profite pour dire combien je suis ravi, souvent, de pouvoir dessiner (en hiver) à la terrasse de cafés et brasseries dont les employés me traitent avec bienveillance et amitié. Bien sûr, je fais un peu désordre, avec mes crayons s’étalant et se chevauchant autour de la tasse de "petit noir", avec mes cartons à dessins à mes pieds. Mais ne suis-je pas, malgré tout, une particule de cette âme de Paris si profondément imprégnée de liberté artistique?

Y. Le Houelleur

LA PLACE DE LA REUNION (DANS LE XXème) – Depuis un café qui ne porte pas encore de nom à ce jour on peut observer cette place immense au centre de laquelle des pins parasol s’épanouissent. Leur crinière masque en partie des immeubles pour la plupart ocres ou rosés. Un «détail» accapare le regard, au carrefour de la place et de la rue Alexandre Dumas: alignements de stores d’un vert virant au bleu (à moins que ce ne soit du bleu teinté de vert). Il s’agit d’un café lui aussi dépourvu de nom tenu par une personne fort désagréable. (Ce patron de bar m’a mis à la porte en s’écriant: «Vous n’allez pas transformer mon café en atelier d’artiste!») – Dessin fait le 20 janvier 2016.

Place de la Réunion (XXème), nostalgie et modernité se donnent rendez-vous

Ce dessin fait par un jour de grand froid est quelque peu flou car photographié avec un médiocre appareil: je n’ai pas encore de l’argent à disposition pour faire scanner ce grand format. Toutes mes excuses.

 

Dans la trame serrée et complexe du 20ème, un arrondissement où maints témoins d’un passé fécond subsistent au milieu d’un excès de bâtiments arbitrairement conçus, un carrefour immense s’ouvre, spacieux et bourdonnant de vie. Des écoliers le traversent bruyamment tel un courant d’air. Deux cafés, dont l’un tout nouveau (le plus sympathique!), guettent les consommateurs. Et des pins parasol se déploient dans un élan de joie hélas terni par trop de modernité tandis qu’une fontaine jaunâtre pourrait même évoquer les fontaines Renaissance (beaucoup plus belles) de la place des Vosges.

 


19 janvier 2016
 


 

Quand on a le crayon qui démange les doigts, il faut s’attendre à tout. Au meilleur comme au pire. De belles histoires, chemin faisant, il m’en est arrivé : rencontres avec des personnes prêtes à décrire la trame de leur quartier ou même leur trajectoire personnelle, plumiers et trousses à crayons dérobés, acheteurs potentiels sur les quais à la belle saison, etc.
En décembre, place de Passy, un monsieur âgé, crinière de lion argentée, me demanda: «Vous avez un endroit où dormir, jeune homme?» J’étais en train de bâcler un dessin par un jour de froid.

Le 20ème, c’est un tout autre décor, une histoire et une atmosphère bien particulière, notamment les abords du Père Lachaise. Aujourd’hui, mis à part des tours gigantesques (le long de la rue Blaise, bien visibles depuis le cimetière de l’église Saint-Germain de Charonne) et des logements sociaux sans doute plus nombreux qu’ailleurs, le 20ème a été «colonisé» par ce qu’on appelle «les bobos». Ce mot prête à confusion, trop discriminatoire il est vrai.

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, voici une phrase emblématique extraite d’un guide sur le XXème paru aux éditions 13 bis installées au 17 rue de Bagnolet. C’est à propos d’un bistrot dans ce quartier, l’Usine de Charonne. «On ne sait ce qu’il y a de pire, de la détresse de ceux à qui on a tout pris et laissé des miettes ou de ceux qui se sont emparé des reliques en détruisant tout le reste.» «Ceux» désigne les bobos, accusés de tous les mots. Mais encore faudrait-il ajouter que la faute de la disparition des petits commerces et des artisans, jadis âme(s) des quartiers populaires, incombe à un Etat prédateur. Un état qui saigne les petits entrepreneurs devenus les serfs d'une classe politique cynique et d’une administration obèse.

Fermons la parenthèse. Et ouvrons des perspectives, place de la Réunion, un carrefour fascinant parce qu’entouré d’une «biodiversité architecturale» foisonnante. Tout autour de cette place conçue tel un carrousel gravitent des immeubles au crépis jaune ou rosacé selon l’ensoleillement remontant au début du 20ème siècle, une maison à deux étages abritant (jadis) un hôtel dont il reste la devanture, des immeubles modernes d’une conception arbitraire criblé de fenêtres rectangulaires disposant de balcons.

 


 

"Allez-vous en! Vous n'allez pas transformer
mon café en atelier de peinture!
"



Le patron d'un café

 


 

 
Un «détail» ne manque pas d’attirer les yeux des curieux: des stores d’un bleu turquoise signalent un bistrot de quartier. C’est là où je me suis exposé à des vexations de nature, au premier abord, à me dégoûter du XXème. Le lundi 18 janvier, alors que le thermomètre avait plongé au dessous de 5 degrés, je me réfugiais dans ce café pour y boire un «petit noir» tout en dessinant. Me voyant déployer un bloc à dessin et ouvrir mes plumiers bondés de crayons, le patron s’indigna : «Allez-vous en ! Vous n’allez pas transformer mon café en atelier de peintre!»

Le sang assez chaud, malgré le froid, je lui répondis que c’était sans doute de sa part une forme de racisme à l’envers (le lecteur comprendra…). Hélas, ce genre d’expulsion m’est déjà arrivé plusieurs fois, et j’ai peur, en principe, pour des raisons culturelles, de dessiner dans des cafés tenus par certaines personnes qui me considèrent souvent d’un regard hostile. Jalousie (en partie) d’ordre culturel?

 
Furieux, je me suis planté sur la place, à quelques mètres de ce bistrot, pour une séance de dessin qui a failli me coûter la santé, car le thermomètre dégringolait.
Revenant de l’école, des enfants de toutes les couleurs, emmitouflés dans d’épais anoraks, m’ont encouragé à «croquer», surpris de tomber sur un dessinateur entouré de tant de crayons. Ils étaient fort intelligents et il n’y a pas meilleur amateur d’art qu’un enfant ou un jeune adolescent.

Deux heures plus tard, dévoré par le froid, je suis allé me réchauffer dans un café (encore sans nom), à travers les vitres duquel on a une toute autre vision de la place de la Réunion, avec ses rivières tressées de pavés. Au milieu de la place, une fontaine bariolée de jaune tutoie des pins parasol et des cyprès plantés au milieu d’un immense espace piétonnier où par ailleurs essaiment des bancs en bois.

En réalité, les quelques personnes avec lesquelles j’ai pu discuter abhorrent cette version épurée et surtout aseptisée d’une place qui jadis fut agréable. Il y a fort à parier que des urbanistes malins ont su manipuler une mairie par ailleurs obligée de faciliter la surveillance et l’entretien de la place de la Réunion pendant longtemps soumise aux rivalités de bandes de lascars et de dealers…

Tahar, le patron de ce nouveau café, m’a laissé dessiner en toute quiétude, mais la nuit tombait et il fallait dessiner avec fougue…


Y. Le Houelleur


P.S. : Cet article est bien trop long. Je dois toutefois préciser que le nouveau café place de la Réunion regorge, le soir venu, d’une clientèle cultivée et plutôt chic : des artistes, des comédiens, des étudiants, parlant un français impeccable (cela s’avère enchanteur) s’y donnent rendez-vous. De beaux livres, des revues consacrées aux beaux arts sont mis à disposition des clients. Il est permis de s’attarder en ces lieux.

De la Panaméricaine à Paris… un jour de pluie

Le long de la rue Réaumur, à proximité des Arts-et-Métiers, le kiosque à journaux était fermé. Et dans un café vide, un journaliste intarissable et une jeune femme échangeaient avec le barman des propos sur les attentats récents survenus à Paris. Après avoir exécuté ce dessin tout simple, j’ai appris qu’Alexandre avait publié récemment son premier roman, «Sur la Panaméricaine». 

10 janvier 2016



Rien ne vaut la simplicité en matière artistique, surtout à une époque où tout est si pollué graphiquement, à l’instar d’Internet (des pubs, des logos, des accroches, des éclats de couleurs partout) et à l’instar du paysage urbain. Au sujet de ce dernier, une précision s’impose: spontanément, mais aussi sous l’empire de la paresse, j’élimine dans mes dessins maints éléments, que ce soit des panneaux de signalisation, des enseignes, des voitures… Dès lors, faut-il parler de paysages idéalisés ou carrément nettoyés? Voilà, en tout cas, l’avantage du dessin par rapport à la photo!

Ce kiosque à journaux hante la rue Réaumur, près de l’une des bouches du métro Arts-et-Métiers. Un dimanche, le deuxième de l’année 2016, il a retenu l’attention du dessinateur. Fermé, provisoirement abandonné, dans un quartier déserté où pas une âme ne semblait vibrer.

Le seul îlot de vie, c’était un café, le Bailly, où un jeune homme et une jeune femme discutaient avec le barman. La conversation gravitait autour des attentats survenus à Paris. «Franchement, disait le jeune homme, ça m’énerve de penser qu’on ne peut rien faire contre ce danger qui peut se reproduire à tout instant.» Avec justesse, analysant l’évolution de la société française, il se plaignait des «gauchistes qui ont détruit toutes les valeurs» et qui s’agrippent à des lubies. Et il enrageait contre certains pays du Moyen-Orient qui ont contribué à semer la zizanie dans les banlieues en influant sur la pratique d’un islam devenu radical à cause duquel des jeunes en viennent à détester d’autant plus la France.
Tout au moins ai-je compris cela, alors que j'interprétais, avec mes habituels crayons, le kiosque et les immeubles tout autour.


 

"Votre dessin, c'est trop impressionniste pour moi!"
Alexandre 

 


 
«On a voulu toucher la jeunesse»,
mentionnait la jeune femme en évoquant le Carillon, l’un des bars dont les terrasses furent ensanglantées le 13 novembre 2015.
En ce dimanche pluvieux de janvier, Paris semblait panser encore ses blessures. Tout semblait trop paisible. Le mauvais temps n’expliquait pas tout.

Au moment de payer ma consommation, le jeune homme demanda à voir mon dessin. Avec une moue confite dans l’ironie, il s’écria: «C’est trop impressionniste pour moi!» J’avais entendu dire, de loin, qu’il était journaliste. Mais il se présenta sous une autre étiquette: écrivain. D’où tirait-il donc son inspiration? De la bière qui coulait à flot et conférait à ses propos une certaine exubérance dont il avait d’ailleurs conscience? Il me dit avoir choisi l’écriture pour meubler l’existence trop facile d’un gosse de riche qui avait de l’argent plus qu’en suffisance.
Il s’appelle Alexandre. Et la jeune femme, en réalité Océane, n’a pas menti en me confiant:
«Retenez bien. Alexandre Guyomard, la Panaméricaine, le titre d’un livre qu’il a publié».

De retour à la maison, j’ai consulté Internet et son incontournable moteur de recherche, G… Effectivement, «Sur la Panaméricaine»
est le premier roman de cet auteur né à New-York en 1981.

Un scan de la 4ème de couverture du roman est apparu à l’écran, avec une présentation de l’œuvre troublante par ces mots:
«(…) Il décrit le néant qui s’ouvre à lui à l’aube de la trentaine et renouvelle le genre de l’aventure en ajoutant à ce récit digne de Jack Kerouak une dimension houellebecquienne, où apparaît, au-delà des voyages, l’impossibilité d’inventer des échappatoires, et de continuer à vivre dans une Europe tournée vers une consommation sans joie, qui semble avoir renoncé à tout.»  
 

Y.

Paris, une perpétuelle émotion, un infini voyage…

6 janvier 2016



Qu’on ne me dise pas du mal de Paris, parce que j’ai horreur de ceux qui opposent à la Ville Lumière les flamboiements d’autres cités… Londres, Barcelone, Berlin, etc.
Paris, très certainement, me et nous donne des émotions nulles part comparables, peut-être même inégalables.

Par exemple: j’aime quand les arbres nus, en hiver, plaquent leur silhouette pleine de douleur mais aussi fertile en espoirs contre les imposants immeubles haussmanniens. De leur noirceur, ils semblent déchirer, fragmenter le paysage urbain. C’est à une telle saison, précisément, qu’il faut observer Paris et s’en imprégner. Savourer les froissements, les frétillements, les énervements de la capitale assis à la terrasse d’un café, à l’heure où le ciel verse d’ultimes larmes d’un bleu éclatant sur ces nuées de toits tantôt anguleux tantôt arrondis.
Face à de fort beaux immeubles encerclant le square du Temple, une fois de plus, j’ai senti vibrer ces liens qui depuis moins d’une dizaine d’années m’unissent à Paris à travers tant de dessins, c'est-à-dire d’intenses moments partagés avec cet espace urbain devenu un atelier à ciel ouvert.

A Paris, je ne cesserai de cultiver d’accumuler des coups de cœur sans jamais avoir à réserver un billet d’avion. Beaucoup nourrissent le dessein fictif d’épouser des horizons lointains en croyant se refaire une vie ailleurs. Mais il me suffit de quelques stations de métro défilant en toute hâte pour me retrouver, soudain, dans un tout autre Paris, tant Paris, vous le savez, est pluriel et protéiforme. Chaque quartier, chaque arrondissement est un autre visage, un autre village…

Y. Le Houelleur

Paris 13ème: une ancienne cité ouvrière où les fleurs ont droit de cité

Dans un arrondissement parmi les plus peuplés de Paris, le 13ème, la Cité florale est le vestige d’une époque déjà lointaine. Mais elle habitée, désormais, par des personnes qui, fort heureusement, ont les moyens d’entretenir de jolies maisons.

 

24 décembre 2015



Une ville doit se donner les moyens de respirer, quand elle regorge de tant de personnes qu’elle ne sait même plus où loger. Paris, en proie à la surpopulation. Paris, où de trop rares villas et cités fleuries ont pu échapper à un phénomène de verticalisation accéléré. Paradoxalement, c’est dans les arrondissements les plus densément peuplés qu’on peut découvrir les réminiscences d’un Paris ancien mi urbain mi campagnard.

Abritant 170.000 habitants, le 13ème est hérissé de tours parmi les plus impressionnantes et aussi les plus laides de la capitale. Dans plusieurs rues, le décor et l’ambiance s’apparentent à la banlieue. Mais quand on explore le quartier de la Buttes aux Cailles, en direction de la Maison Blanche, on imagine difficilement faire la découverte d’une pépite. En l’occurrence, la Cité florale. Quelques rues, portant toutes des noms de fleurs, s’entrecroisent au milieu d’un déluge de vigne vierge et d’une effervescence de plantes masquant en partie des maisons comprenant un seul étage. Impossible, je crois, de réprimer l’impression d’avoir pénétré dans ville anglaise.

Ces maisons coquettes, blotties les une contre les autres, sont pour beaucoup construites en briques vernissées. Des fenêtres à encadrement de bois déploient leurs volets multicolores. De jolies portes, certaines à imposte, sont gratifiées de marquises. Des lampadaires, jadis à gaz, s’enracinent le long des voies pavées.
anglaise.


"Au printemps, c'est un rêve de voir éclater
des fleurs de toutes les couleurs"
Une dame âgée qui habite un immeuble voisin



Alors que je dessinais, au croisement de la rue des Glycines et de la rue des Iris, une femme âgée témoigna sa joie d’habiter juste à côté de la Cité florale. Sa voie chantante fleurait bon le Lot-et-Garonne. «J’habite dans des immeubles voisins depuis quarante ans. Je n’ai pas des revenus suffisants pour vivre dans la Cité et je ne me plains pas car je profite quand même beaucoup de ce bel endroit quand je m’y promène. Savez-vous que la Cité florale a été conçue pour loger des ouvriers entre les deux guerres mondiales? Les personnes qui habitent dans ces rues n’ont plus du tout le même profil socio-économique car il en faut de l’argent pour entretenir de telles maisons et jardinets. Au printemps, c’est un rêve de voir éclater les fleurs de toutes les couleurs …»
Des pots de fleurs s’éparpillent au pied des maisons et il y en a aussi sur les marches des escaliers que les riverains empruntent pour entrer chez eux.


Pendant cette discussion, quelques personnes donnèrent signe de vie: une dame se mit à secours un édredon sur le pas de sa porte et une autre femme, descendant de son vélo, poussa le portail de son jardin avant de regagner son «sweet home». A ce moment-là, un chat tigré vint se frotter aux jambes du dessinateur.

 

«Vient un jour où il faut céder notre place…»

Entamé pendant l’été, ce dessin a été achevé le 16 novembre 2015. (Voilà pourquoi, malgré l’hiver, les arbres sont encore verts!) Au fond, l’église Sainte Elisabeth de Hongrie.

 

 


Au carrefour de la rue du Dupetit-Thouars et de la rue du Temple: un restaurant ferme ses portes tard le soir. Un lieu idéal pour échanger, avec le patron, des propos sur la vie qui passe évidemment bien trop vite.

 

21 décembre 2015



L’homme pourrait-il vivre éternellement? Rien n’est moins sûr, à bien y réfléchir. Ce qui nous fait vieillir, plus que tout, c’est l’usure cérébrale et  psychique. La fuite du temps. Or, il y a un temps pour tout. Sans le vouloir, nous accumulons des étapes, nous traversons des époques qui sont autant de pages irrémédiablement tournées. Le constat s’impose : se rendre compte de l’impossibilité de revivre deux fois les mêmes choses, de ressusciter le passé.

Pourquoi écrire ceci? Parce que c’est Noël et je réalise, une fois pour toutes, que la notion d’enchantement a disparu pour moi. Les sapins emmitoufflés dans des manteaux de lumière, cela ne me fait plus vraiment rêver. J’ai pitié, même, des ces conifères, grands et petits, qui après avoir tant brillé seront jetés comme des malpropres. Les vitrines dégoulinantes d’ornements et striés de guirlandes, cela ne fait plus fantasmer.

Quand on se fait vieux, ne se plait-on pas à décortiquer, à analyser, à «recadrer» les choses, condamnant la vie à perdre toute une partie de sa magie? (Mais je connais aussi tellement de personnes qui retombent en enfance et s’émerveillent de tout.)

Avec un copain, Christian, jadis un fêtard que l’irruption dans la soixantaine a fait s’assagir (un peu), j’échangeais de telles observations sur un ton désabusé. Une barbe blanche effleurant le comptoir, un béret vissé sur la tête, un bombers au tissu satiné malgré les années, ce charmant "garçon" me retorquait : «J’ai une réputation de bon vivant ; je me contente de vivre pleinement l’instant sans me soucier du reste car la vie peut s’arrêter à tout moment.»

Le patron du restaurant, La Tour du Temple (au carrefour des de la rue du Temple et de la rue Dupetit-Thouars) venait de nous servir respectivement une bière et un Campari. Il prit part à la discussion. Il devait n’avoir pas même 40 ans. «Je me suis incliné devant la réalité depuis longtemps. Je vais me résoudre à vieillir, à en assumer les conséquences, car je suis conscient qu’il nous faut disparaître pour céder notre place aux plus jeunes. C’est la loi de la nature.»

Dehors, de l’autre côté de la rue, le portail de l’église Sainte Elisabeth de Hongrie se dissimulait derrière un drap blanc tendu horizontalement et semé de petites lumières jaunes, telles des cierges. Un mois et demi auparavant, j’avais terminé un dessin dans lequel cette église côtoyait l’immeuble, esquissé en perspective, au bas duquel le restaurant déployait ses stores rougeoyants. Cet endroit est très attachant, à deux pas de la République si tumultueuse et si lourde de souvenirs sombres.

Il manquait moins d’une semaine avant Noël et l'atmosphère de fin d’année incitait à la sincérité dans les propos échangés. Je me disais qu’au fond j’avais déjà trop vécu ou que je risquais de trop mal vivre le peu qu’il me restait encore à vivre. Sans doute beaucoup de personnes pensent-elles la même chose…

Y. Le H.

 

BOULEVARD ARAGO - L’hiver, si le climat se montre clément, offre l’occasion unique de mieux percevoir et observer les façades des immeubles. Les fenêtres sont autant d’intrigues jamais résolues: qu’y fait on, dans ces appartements où depuis la rue il est impossible de deviner qui et quoi que ce soit, sauf la nuit quand ils sont éclairés? Ce dessin a été fait le 19 novembre, donc à la veille de l’hiver, et cet immeuble fait l’angle entre le boulevard Arago et la rue de la Glacière.

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Renaud | Réponse 03.02.2016 12.02

très réussi

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Commentaires

06.07 | 17:58

Salut , je suis l'un de tes nombreux admirateurs , je tai croisés plusieur fois dans Paris , notament surr le pont de la megisserie prés de Notre Dame .
Bravo

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21.03 | 20:48

rès beau travail Yann !!! le texte va bien avec tes dessins , tu fais vivre Paris comme dans un carnet de voyage ! en fait tu nous fais partager tes voyages

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18.03 | 23:18

Je ne saurais dire ce que j'apprécie le plus : les textes ou les dessins ? Un choix difficile les deux étant d'une excellente qualité ! Merci pour ces pages !

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30.12 | 10:55

Solidarité avec toi Yann ! Paris sans les artistes de rue n'est plus Paris ! Simona a tout à fait raison !

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