Décembre 2015

Expo «100 % Paris» à l’Hydrophobe

Sur les cimaises de ce restaurant situé dans le 13ème arrondissement se côtoient une quinzaine de dessins de Yann, élaborés dans plusieurs quartiers de la capitale au cours des années écoulées.

 

 

 

L’Hydrophobe: 53 bis boulevard Arago
tél.  01 45 35 53 42
Ouvert tous les jours à midi et le soir sauf le dimanche et le lundi

 


C’est la 3ème fois que l’Hydrophobe accueille une exposition intitulée «Paris en tous Sens». Cette fois-ci, tous les dessins ont été élaborés à Paris (intra muros), la plupart au cours de l’année écoulée. En quelques clins d’œil, on peut ainsi traverser tout Paris : de Belleville à Montparnasse en passant par la place des Vosges et le quai de la Tournelle.

Le dessin le plus curieux, c’est sans doute celui où des immeubles anciens, à Ménilmontant, surplombent la rue des Cascades, une voie pavée décrivant une courbe gracieuse au bord de laquelle sont alignées les vitrines de commerces (dont un café pittoresque, la Fontaine d’Henri IV).

Ce dessin a été commencé à la fin de l’été 2014 et je suis retourné dans le 19ème arrondissement en novembre 2015 pour y mettre un point final. Impossible d’éliminer les feuillages esquissés un an plus tôt: le dessin paraît avoir été réalisé entièrement pendant la belle saison!

Alors, qu’il me soit permis  - une fois de plus -  de délivrer ma vision de Paris, une capitale où je me suis tant promené, où j’ai temps «traîné», où je me suis si souvent émerveillé...

Quelle que soit la station de métro d’où l’on sort, quel que soit le quartier où l’on s’aventure, quelle que soit la saison, cette ville garantit une moisson de surprises et de matière à réflexion

Paris abrite à la fois des sites touristiques prestigieux et de «jolis coins» égarés voire ignorés. Côté pile: des avenues prestigieuses, des monuments mythiques, des musées féconds voués à faire rêver les francophiles, par millions, sous toutes les latitudes. Côté face: des squares, des places, des cités et villas, des voies sans issue, des réminiscences d’un Paris ancien et pittoresque dispersés à travers les arrondissements.

Un dessinateur aussi humble que moi, soucieux de restituer Paris avec son cœur, ne se lassera jamais de Paris malgré tous les reproches qui peuvent être faits à cette ville (trop fébrile, trop bruyante, trop polluée, trop peuplée, etc.) Il faudrait bien plus d’une vie pour passer en revue toutes ses curiosités, tous ses charmes.

Plusieurs arrondissements et quartiers de la capitale sont ainsi représentés dans l’éventail des dessins actuellement accrochés aux murs de la salle à manger de l’Hydrophobe.
Ce restaurant conciliant qualité et prix abordables se situe à proximité de la Place d’Italie et de Denfert-Rochereau, ouvert à midi comme en soirée. Le chef Patrick Fray apprête des plats à la fois robustes et raffinés, une cuisine française succulente.

Y. Le Houelleur     



L’hiver, il faut faire vite !

Un bel immeuble haussmannien se dresse au croisement du boulevard du Montparnasse et de la rue Delambre.


A 16 h 30, le ciel s’obscurcit déjà : pas le temps de peaufiner même les si beaux immeubles haussmanniens et art nouveau mériteraient davantage d’attention. Une consolation toutefois, par rapport à l’été: l’absence de vert simplifie la tâche du dessinateur qui retrouve, ainsi, les couleurs si parisiennes que sont l’ocre, beige, le gris, le rose… et le bleu pour les fenêtres.

 

26 novembre 2015



Un dessin fait en hiver ne sera jamais pareil à un dessin élaboré en plein été. D’abord, il faut évoquer la délicate «question» du vert. Quand les arbres déploient leur crinière par-dessus les avenues et boulevards, ils finissent par voler la vedette tant ils prennent de place et détonnent par rapport à la gamme habituelle des immeubles parisiens: gris, beige, rose pâle, mauve… Et le vert est une couleur redoutable tant il comprend de nuances, tirant parfois sur le jaune, parfois même sur le bleu…

Ensuite, il faut admettre que le froid et la fugacité des jours rendent la tâche du dessinateur plus ardue que jamais. Une solution, pour conjurer le climat: repérer un café, une brasserie où il soit possible de travailler sans trop s’exposer à la méfiance voire à l’hostilité du personnel. Et le dessin, dans ce cas, n’en devient que plus coûteux car il faut prévoir deux voire trois cafés!

Quant aux jours rétrécissant toujours davantage, c’est un énorme écueil car à partir de 16 h 30, en novembre puis en décembre, la luminosité se dégrade et le ciel s’obscurcit rapidement. Quelle splendeur! Certains soirs, le ciel se marbre de rose et de violet alors que les dômes surplombant les immeubles haussmanniens acquièrent un profil obscur et presque menaçant, guetteurs épiant de leurs mansardes et oculus une ville devenue insaisissable.

Les immeubles haussmanniens tout comme les bâtiments art nouveau: voilà, précisément, ce que la sobriété et la sévérité de l’hiver nous permettent d’admirer de la tête au pied, leur majesté n’étant plus offusquée par les feuillages et de surcroît exacerbée par une lumière plus franche, plus tonique.

Voici (dessin ci-dessus) un immeuble haussmannien au croisement du boulevard Raspail et de la rue Delambre. Une brasserie mythique, le Dôme, occupe tout le rez de chaussée. Cet immeuble constitue un mélange de rigueur et d’exubérance, strié de balcons filants au tracé elliptique et tourbillonnant… Des créneaux, des consoles disposés sous ces balcons donnent un petit air médiéval à ces robustes immeubles dont les fenêtres sont entourées d’un fin liseré.

Y. Le Houelleur

Rue des Cascades, une source de fraîcheur


Entamé en septembre 2014, ce dessin n’a été achevé que le 17 novembre 2015. Ce jour-là, surprise: un employé municipal a invité le dessinateur à visiter le bâtiment s’élevant à droite. Une chapelle? Non, un regard dans lequel on peut boire une eau d’une fraîcheur exquise, d’une pureté inouïe. Ces sont des moines qui firent construire ce regard (ainsi que tant d’autres) au Moyen-âge.

 

 17 novembre 2015



Quel joli nom, pour une voie empreinte de charme : la rue des Cascades! Effectivement, elle dévale un versant de Belleville, imitant le tracé d’un torrent, et ses pavés sont autant de reflets violacés et roses écaillant son cours.

A un moment donné, cette rue longue de 500 mètres décrit un coude. Au pied d’immeubles d’apparence étroite et élancés se côtoient les vitrines, à l’ancienne, de plusieurs commerces, dont un bar appelé la Fontaine d’Henri IV. Un bar hors du temps où une kyrielle de bibelots déferlent sur les étagères, derrière le comptoir. Réminiscence d’une époque ancienne où la simplicité régissait le quotidien.


C’est là, un soir de septembre 2014, que j’avais eu l’idée de me poser, un peu plus loin, assis face à ces façades auxquelles d’autres immeubles, perchés sur la colline, semblent faire écho. Le jeu des fenêtres épiant cette voie pavée plutôt déserte en début de soirée m’avait amusé.

Un an s’écoula et à la veille d’une exposition dans un restaurant du boulevard Arago l’envie me prit d’aller terminer ce dessin.

Petit problème : il me fallait conserver les arbres, encore saupoudrés de vert et qui désormais apparaissaient dénudés. Alors que je peaufinais le dessin, un inconnu vint me parler. «Savez-vous ce qu’est l’édicule tout à droite?» Pour moi, cela s’apparentait à une chapelle. «Mais non, c’est un regard, le regard Saint-Martin.» Autrement dit, un puits enfoui dans un petit bâtiment. Cet employé de la mairie du dix-neuvième arrondissement m’invita à pénétrer dans ce regard. «Vous allez voir un endroit que peu de gens ont la chance de découvrir.» Il ouvrit la porte au moyen de clefs extraites d’une de ses poches.
Surprise: un escalier (quelques marches seulement) conduit à une «cuvette» ou de l’eau s’écoule, d’une fraîcheur exquise, d’une pureté inouïe, délicieuse à boire.


C’était quelques jours après de sanglants attentats dans les rues de Paris et cette source d’eau n’en devenait que plus émouvante : source de vie si secrète dans une ville martyrisée par des fous assoiffés de sang.


Jean-Luc, cet employé chargé de veiller à un tel trésor, m’expliqua que le regard Saint-Martin fait partie d’une série de puits, à Belleville, aménagés par les moines de la puissante abbaye de Saint Martin. Au Moyen Age, ils avaient entrepris des travaux pour capter (ce qu’avaient déjà fait les Romains auparavant) les eaux de Belleville, qui descendent toujours la colline. Grâce à un réseau de conduits de poterie de 10 centimètres de diamètres, l’eau était acheminée vers le prieuré, à l’emplacement duquel s’élève l’actuel musée des Arts et Métiers.

Les moines bénéficiaient de concessions qui furent suspendues au XIIème siècle, quand le roi Philippe Auguste modifia la configuration de Paris, encerclant la ville de murailles. Le bâtiment actuel, lui, a été rénové au 17ème puis 18ème siècle.

Y. Le Houelleur

La nuit, l'inspiration continue à flamboyer...

 

A 19 heures, après être allé terminer un dessin rue des Cascades, l’envie fut trop tentante : dessiner cette chute brutale de la rue de Belleville après la tombée de la nuit. Perspectives et paysage impressionnants. Ne suis-je pas cinglé quand je prends des initiatives comme celles-ci? Non, j’essaie d’avoir des yeux bien ouverts alors que certains ont déjà clos les volets de leurs pupilles.

18 novembre 2015



« La nuit je mens, je m’en lave les mains
J’ai dans les bottes des montagnes de questions

Où subsiste encore ton écho
(…)
Tes pensées je les faisais miennes.
(…) »


Quelle belle chanson… normal, c’est signé (et interprété par) Alain Bashung!
De telles paroles fusaient dans ma tête alors que je m’était assis sur un trottoir, rue de Belleville, au moment où la nuit s’apprêtait à aspirer les derniers récifs de nuages aux tons indéfinissables, un peu comme du corail. A ce moment là, je me suis dit qu’il allait fallait modifier les rapports de force entre les différents élément de ce paysage plutôt époustouflant. Certaines «choses», en particulier, des arbres, s’étaient presque volatilisées. Au bas d’un immeuble, un restaurant brassait une lumière éclatante, tandis que les façades plus près de moi (à gauche du dessin) n’avaient pas sombré dans l’obscurité, barbouillées des lumières que leur procurait l’éclairage public.

Je m’étais assis à côté de la vitrine d’un pressing ouvert jusque tard. Une dame, qui venait d’en sortir, me déclara tout de go: «Comme c’est bon de voir des yeux qui repèrent les belles choses dans ce quartier où il y a tant à découvrir. Vraiment, c’est la première fois que je rencontre un dessinateur en train de saisir sur le vif la rue de Belleville, que j’aime tant, avec des arbres magnifiques…»

A ce moment là, le ciel se marbrait encore de couleurs chatoyantes, lesquelles perdurèrent pendant quelques quarts d’heure tandis que la partie la plus lointaine de la rue, tout en bas, étincelait d’étoiles: voitures, feux de signalisation, vitrine, mobilier urbain.
Il faisait froid mais à la pensée de la mort que j’avais frôlé de si près quelques jours auparavant, j’avais envie de témoigner mon émerveillement devant ces «choses» toutes simples qui font la saveur de notre quotidien et qui pourraient tant nous manquer lorsque nous irons ailleurs.

Le lendemain, bien entendu, poussée de fièvre. Frissons. Et qu’est-ce que ça peut faire si je dessine ainsi, parfois, dans le froid ou l’oubli? J’en profite encore, tant que fais partie des petites lumières de ce monde.

Y. Le Houelleur


P.S. : Je ne dessine pas si souvent que ça dans la nuit. Aussi ce dessin a-t-il été retouché, exceptionnellement, à l’aquarelle et à la gouache après coup, le 19 novembre 2015.

CITE BAUER, DANS LE 14ème - Il faisait si beau ce jour-là, un dimanche, que je m’injectais l’illusion d’avoir déjà traversé le tunnel hivernal pour retrouver la douceur du printemps. C’est à la Cité Bauer, une rue à l’aspect provincial du 14ème arrondissement, que j’ai repéré ce ballet d’arbres jaillissant chacun par-dessus des murets et portails. Je ne me suis même pas aperçu qu’à un moment l’obscurité s’était installée et j’ai poursuivi mon dessin comme si j’avais été éclairé par la lune… (Dessin fait le 22 novembre 2015)

Cela aurait pu être un tout dernier dessin

Trois jours après avoir interprété la rue des Petites Ecuries (Paris, 10ème), je séjournais dans le service réanimation d’un hôpital parisien. Des kamikazes venaient de faire un carnage dans Paris et cela avait contribué à générer un énorme stress. Paris était meurtri, mais je vais continuer à dessiner dans Paris, cette ville où se déploient tant d’énergies créatrices. Une pensée très émue à tous ceux dont la démence des fanatiques a fauché le talent, l’enthousiasme, la générosité…

Mi novembre 2015 (texte provisoire)



«Vous êtes vivant. Soyez-en sûr! Mais qu’est-ce que vous voulez faire dans la vie?»
Le brouillard m’enveloppait encore, quelques instants après un petit voyage à bord d’une ambulance du Samu, et ces paroles semblaient émaner d’un ange. L’infirmière qui «m’interrogeait ainsi» avait un sourire d’une douceur de miel, et il ne lui manquait guère que des ailes pour se confondre avec mon ange gardien. Les lèvres pâteuse, la tête encore lourde, je lui répondais: «Dessinateur». «Vous dessinez donc? C’est merveilleux!», poursuivit-elle. Telle fut ma réponse: «Oui, pourtant c’est une lourde responsabilité de faire rêver les gens et parfois ça devient insupportable.»

J’avais frôlé d’assez près la mort à cause  - en grande partie - d’un stress maximal alimenté par diverses sources d’anxiété, dont les carnages dans la nuit du 13 novembre, stress exacerbé par une prise de médicaments malencontreuse. Et mes pensées s’accrochaient à celui qui aurait pu être mon dernier dessin, curieusement assez prémonitoire: des arbres presque dévêtus, le long de l’une des «branches» de la rue des Petites Ecuries, dans le 10ème arrondissement. Ces arbres paraissent implorer le ciel de leur accorder sa lumière tandis qu’une procession de réverbères s’apprêtent à prendre la relève du soleil automnal. En contrebas, la rue s’avère tortueuse, menant à un passage (lequel la fait communiquer avec la rue du Faubourg Saint Denis).

Ce dessin, je l’ai fait en l’espace de deux après-midi consécutives, les 10 et 11 novembre. Curieusement, le mercredi 11 (novembre), j’avais tenu à retourner à la rue des Petites Ecuries malgré un état grippal prononcé et pendant que je dessinais, un bénévole d’une association que j’avais fréquentée, Basiliade, était passé par là, s’exclamant: «Quel beau dessin! Vas-tu avoir le temps de le finir?» (J’en profite pour mentionner que Basiliade, une bien curieuse association, a grandement contribué à ce stress devenu intolérable.) Il était alors 17 h 30 et la pluie menaçait. Le lendemain, je tombais malade…


  "Dessiner, c'est brasser du rêve, et le rêve n'a pas de prix
Le directeur d'un distributeur spécialisé, au Brésil



Tandis que je redescendais de mon nuage, quelques jours plus tard, dans une chambre d’hôpital, ligoté par des sondes de toute sorte, je repensais à cet étrange chemin qu’elle la vie: il faut le tracer du mieux qu’on peut, tant qu’on est là, conscient du rôle nous étant imparti. Parfois, il faut trébucher pour mesurer pleinement la valeur de ce que nous avons entrepris. Se casser la gueule, subir un revers de fortune, conjurer des écueils, exacerber de stupides jalousies.

Je me souviens qu’au Brésil, lors d’une exposition, le directeur d’une enseigne dans la distribution spécialisée, m’avait averti : «Dessiner, c’est brasser du rêve, et le rêve n’a pas de prix mais il coûte beaucoup d’efforts…» Le 15 novembre (il avait suffi de 12 heures pour me remettre sur pied), je suis sorti de l’hôpital en me demandant comment j’allais m’y prendre pour suivre le bout de chemin restant, puisque l’opportunité m’était offerte de continuer à dessiner.

Au milieu d'un ballet étourdissant de médecins et d'infirmières, sur le point d'être relâché dans la nature (examens rassurants), je ne pouvais m’empêcher de penser à tous ceux, toutes celles dont la barbarie de tueurs lâchés comme des fauves dans Paris avait fauché le destin, aveuglément, impitoyablement. Certains, parmi eux, étaient des «faiseurs de rêves» eux aussi. Leur talent ne nous réchauffera plus, ne nous éclairera plus de la même manière. Quel immense gâchis! Leur disparition nous fait entrer dans un hiver inconsolable. Et il faudra beaucoup de courage, d’obstination, un mélange de lucidité et d’inconscience pour inciter le printemps à refleurir.

Qu’écrire de plus sans prendre le risque de sombrer dans la banalité?

Yann Le Houelleur

L’été est mort. Vive l’été ! (suite)

Tant de souvenirs enfouis sous les feuilles mortes. Un dernier dessin, après avoir flâné si souvent sur les quais de Seine et dans le 5ème arrondissement: l’hôtel de Marle, cette fois-ci dans le Marais.


Début novembre 2015



En définitive, un été ne meurt que dans la triste réalité des feuilles pourrissant au bord du trottoir. Un été ne meurt que si l’on ne voit pas le printemps se profilant derrière les barbelés que font les branches des arbres dénudés s’entrecroisant tout au long de l’hiver.
Alors que s'épaissit la carapace des nuages et que se raréfie la lumière, je songe au roman intérieur que mes dessins ont permis d’écrire pendant toute la belle saison écoulée.

Un dessin, ça n’a pas de valeur. Ou plutôt, comme tant de «choses produites à un exemplaire» cela n’a de valeur que si on veut bien lui en donner. Tels les arbres à l’automne, j’ai accepté de me défaire de tant de dessins, en échange de peu d’argent, en échange parfois aussi de matériel voire de nourriture.

Et à chaque fois, le plus dur était de concilier le bonheur que les personnes éprouvaient à emporter ce «morceau de papier griffonné et coloré» et la sensation d’avoir été violé en qualité d’artiste. Car un artiste  - je suis navré si de tels parallèles sont à même de choquer -  se voue à une sorte de prostitution, vendant des «enfants par lui engendrés» pour donner (en principe) du bonheur mais aussi pour donner beaucoup de lui-même. Et à force de donner, de trop donner, on se retrouve dépossédé d’une partie de soi-même, usé, en proie à des doutes tyranniques.

J’y ai songé, ces jours derniers, surtout quand je suis retourné au Marais pour dessiner notamment un hôtel particulier dans le jardin duquel j’avais été faire provision d’ombre sous un soleil exubérant, début août. L’hôtel de Marle est une perle, en particulier son versant donnant sur la rue Elzevir, avec une façade tout simple coiffée d’un toit généreux par ses dimensions où des lucarnes, contrastant avec les hautes fenêtres en contrebas, épient les anciennes maisons tout autour. Le jardin s’abrite sous des arbres qui lui confèrent une part de mystère. En ce début octobre, la pelouse d’un vert éclatant s’écaillait de feuilles jaunes, oranges et rousses prêtes à être aspirées par les jardiniers.
Impression de calme, d’introspection revenus après la foule  - riverains tout autant que touristes -  en été.

L’accès au jardin était bel et bien interdit: contrainte des horaires hivernaux ou travaux de rénovation en cours? Assis sur le trottoir, j’ai essayé de dessiner cet endroit si touchant. Des passants, regardant à travers le portail, s’exclamaient: «C’est la maison de mes rêves. Comme j’aimerais y vivre!»

La nuit est tombée à toute vitesse. Il m’a fallu terminer le dessin dans la pénombre, ne sachant plus quelle couleur avaient les crayons saisis dans mes plumiers. Le soir même, j’apprenais la disparition d’une connaissance. Comme si les feuilles mortes avaient soudain effacé tant de belles pages…

Y. LH

 

Dans la jungle des artistes de rue…

Sur le pont Saint-Louis, quand je dessine, j’observe le va et vient de musiciens se produisant en solo ou en groupe. Certains, abusant de la sympathie du public, en ont fait un business. Les pires, ce sont ceux qui pourrissent l’ambiance avec des sonos monopolisant tout l’espace autour d’eux. Il en fait de la patience pour dessiner dans une telle ambiance!

31 octobre 2015



Sur le pont Saint-Louis, où je suis retourné à la faveur d’un soleil trop copieux pour la saison, un marionnettiste barbu et parfois un peu bourru élève la voix certains soirs. Une voix pleine d’autorité et de résonance, qui récite des fables de la Fontaine tout en «manipulant» des marionnettes créées par lui. A chaque fois, François teste les états d’âme du public au moyen d’une fable somme toute peu connue, «l’Ours et l’amateur des jardins». Elle se termine ainsi : «Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi.»

Quelques enfants, tirant leurs parents par les basques, s’approchent du marionnettiste et se plaisent à assister au spectacle. Certains soirs, hélas, François n’a aucun public. François est sans conteste un «artiste fou et libre» car réciter des fables dans un endroit aussi hostile que le pont Saint Louis relève de l’exploit.

La plupart du temps, sa voix est couverte par des musiques et des chants tout autour, sur le pont, plus particulièrement un musicien qui s’excite sur une guitare exacerbée par une sono. Ses reprises de succès anglophones des années 90 constituent une «musique facile» destinée à caresser les foules dans le sens du poil. Les pièces de monnaie, les billets parfois, pleuvent dans sa casquette posée sur le sol. Egocentriques, attachés à une certaine forme d’argent facile, de tels musiciens sont exécrés par "leurs confrères" qui s’abstiennent de recourir à une sono. Hélas, ceux-ci n’osent pas se dresser contre une semblable «maltraitance sonore». Bien des fois, j’ai vu des jeunes (et des moins jeunes) débarquer avec leur guitare (ou d’autres instruments) et repartir après quelques minutes.


  "Ils viennent payer cher leurs boules de glace
et pourtant ils se montrent avares avec les artistes

François, un marionnettiste



Ce samedi 31 octobre, il y avait foule sur le pont Saint Louis. Mais l’atmosphère était plombée par quelque chose d’indéfinissable. Les gens marchaient plutôt rapidement sans prendre le temps d’admirer l’endroit. Blasés? Beaucoup d’entre eux se dirigeaient vers le glacier Bertillhon, au croisement de la rue Jean du Bellay et du Quai d’Orléans.

C’est un endroit à la mode comme le prouvent les files d’attentes colossales qui se forment la journée et en soirée, en toute saison. Mais semblable propension à sucer des glaces aux teintes vives irrite le marionnettiste François. «Ils viennent payer cher leurs boules de glace et pourtant ils se montrent bien près de leurs sous avec des artistes comme moi ou comme vous… Ils prennent même des photos, comme si nous étions des singes.»

Ce samedi (alors que je m’était promis, dans un précédent billet, de ne plus retourner sur le pont Saint-Louis, je n’ai pas vendu un seul dessin, et très peu de passants ont prêté une réelle attention à ceux «exposés». J’y suis habitué. J’en ai profité pour dessiner une portion de paysage qui me subjugue: le quai d’Orléans surplombant un bras de la Seine où des arbres projettent des couleurs toniques en automne, suscitant un surcroît (imperceptible) de joie.

Mais cela m’écoeure de voir qu’un musicien peut se faire 100 à 150 euros en quelques quarts d’heure alors qu’un artiste comme moi n’ose pas vendre ses dessins à plus de 30 ou 40 euros! Et je déclare mes ventes alors que les musiciens s’enracinent dans le marché noir en toute quiétude. D’un certain point de vue, mieux vaut être guitariste ou accordéoniste que dessinateur ou marionnettiste.

Yann Le Houelleur 

Maudit automne, dépouillant les arbres tout comme les artistes…

On ne m’y reverra plus souvent pendant quelques mois : les quais et les ponts de Paris sont redevenus presque déserts. On n’y entend plus parler anglais. C’était si beau, l’été au bord de la Seine! C’était un rêve, une illusion tous deux évanouis.


22 octobre 2015



En contrebas, les chalands passent toujours aussi nombreux, pas si nonchalants qu’autrefois car ils obéissent, à leur tour, aux lois de la rentabilité. Certains s’apparentent à des «trains fluviaux», deux ou trois coques articulées entre elles. Même quand ils ont une envergure démesurée ils conservent une allure gracieuse.

Mais «en haut», sur le pont Saint Louis, les flots de touristes estivaux se sont passablement asséchés, et ceux qui s’y aventurent désormais pressent le pas en raison de la pluie qui se met à tomber inopinément. Il ne sert à rien de mettre des dessins en évidence, accrochés à des cartons : les plus susceptibles d’y prêter une attention accrue, les Nord-américains, ont déserté Paris.
On n’entend plus beaucoup parler anglais sur les ponts et sur les quais. La plupart des passants sont des Français et nos compatriotes n’ont que très peu d’argent à consacrer à des «exubérances artistiques» telles que celles-ci, leur pouvoir d’achat étant laminé par la prétendue crise économique et les désastreux gouvernements Sarkozy puis Hollande. (Ils ont dépecé la classe moyenne et découragé les petits entrepreneurs en les bombardant de taxes. Résultat: l’économie tourne plus que jamais au ralenti.)

Inutile, désormais, de rester sur les ponts et de hanter les quais. L’automne est en train de dépouiller les arbres peu à peu. Maudit automne, lui qui s’en prend aussi aux artistes en plein air, aussi bien les musiciens que les dessinateurs et peintres, les incitant à retourner chez eux, les privant de tout espoir de revenus complémentaires. Quand on fait de l’art, on créé sous la pression d’une anxiété constante : traverser des hivers les poches vides et sans espoir de reprendre des forces. Cela, qui d’autre qu’un artiste pourrait le comprendre?


  "Vous êtes un vrai artiste, vous ne faites pas
de la peinture entre quatre murs

Un bouquiniste 



Ce jeudi, c’est comme un adieu que j’ai fait aux îles et aux ponts parisiens. On m’y reverra, mais beaucoup plus rarement.
Le long du quai d’Orléans les houppes d’un quatuor d’arbres étaient encore intactes, virant toutefois au jaune.

Alors que je faisais un dessin de la portion de Seine entre le pont Saint-Louis et celui de la Tournelle, un monsieur plutôt âgé m’adressa des compliments de nature à réchauffer le cœur. «Voilà un vrai artiste ! Vous, au moins, vous ne faites pas de la peinture entre quatre murs comme ces gens qui colorient à la chaîne des dessins faits par d’autres préalablement.» Allusion à ces peintures tape à l’œil représentant la Tour Eiffel, l’Opéra, Notre Dame  - généralement sous la pluie -  vendus partout le long des quais. S’occupant d’une boutique le long du quai de la Tournelle, ce monsieur était bien placé pour évoquer de telles (ses mots) «dérives artistiques».

On peut se demander comment les autorités françaises ont laissé prospérer un commerce aussi racoleur et trompeur reposant sur l’exploitation de la misère par des mafias agissant sans vergogne. La France, si fière de ses musées, se montre tellement tolérante vis-à-vis de gens se comportant comme des fossoyeurs de l’art. Sans doute est-ce la conséquence de la banalisation de l’image et de la popularisation excessive des pratiques artistiques. Etre artiste, cela s’apprend avant tout sous le soleil et sous les étoiles, dans le vent et si nécessaire dans le froid…

Yann Le Houelleur  

Douceur automnale, éphémère, sur le pont Neuf

 

Ce dimanche, un regain de soleil égayait Paris dont les rives et berges étaient embellies par des arbres maquillés de couleurs vives et saupoudrés d’or. Les touristes défilaient à nouveau sur le pont Neuf (et tant d’autres ponts). La veille, j’avais failli perdre mes dessins à cause d’une averse vindicative.

 

18 octobre 2015


 

Banalité récurrente, mais aux couleurs si flamboyantes…

…chaque année, une douceur sans doute factice, en tout cas éphémère, s’installe sur les rives de la Seine, maquillant Paris des plus chatoyantes couleurs. Bientôt, la ville sera sans fard et toutes ses pierres, toutes ses lézardes, toutes les craquelures de ses armatures apparaîtront au grand jour.

Ce dimanche était comme une parenthèse, un pont entre deux saisons. Temps suspendu. Les feuilles d’or des coupoles de Paris (dont celle de l’Institut de France, à gauche de ce dessin) se laissaient rejoindre par les dorures dont l’automne incrustait les feuillages. Poudroiement, scintillements. Des flammes tantôt vertes tantôt orangées dévoraient en partie, au loin, l’interminable et sévère façade du Louvre. Une procession de touristes s’étalait le long du pont Neuf, d’où j’observais, crayons à portée de la main, ce panorama merveilleux.

En contrebas, les bateaux mouche glissaient sur une Seine plus lumineuse que jamais. Tout au fond: les arches métalliques du pont des Arts cousues d’un liseré rose (en fait, un bandeau conçu par des artistes): une manière toute provisoire de prévenir le retour des «cadenas de l’amour» qui avaient mis le pont en péril. Ces grappes de cadenas représentaient 45 tonnes de métal!

Des touristes, de toute évidence bien informés sur la mise à mort du «rite» des cadenas, prenaient le pont en photo dans sa mouture provisoire, ne sachant pas encore que des parapets approuvés par les Bâtiments de France éclipseraient ces bandeaux «street art». Nombre d’entre eux se dirigeaient vers le quai d’embarquement des bateaux mouches et vedettes, prêts à s’extasier devant les monuments qu’une croisière de quelques quarts d’heure permet d’égrener.

Paris possède cette rare qualité, qu’elle exploite sans retenue: se refaire une beauté à chaque saison. Charmeuse, envoûtante, désirable aussi bien sous un soleil exubérant que sous une pluie battante.

La veille, sur le pont Saint-Louis, une averse vindicative m’avait surpris. J’ai failli perdre mes dessins, sauvés de justesse grâce à des sacs en plastique posés en hâte sur ceux-ci. (Depuis plusieurs jours, dois-je avouer, je n’ai réussi à vendre aucun dessin: peu de Nord-américains dans les rues de Paris hélas. Je vais arrêter d’exposer des dessins à l’air libre car l’humidité les esqueinte.)
Aussi, tonifié par le retour du soleil en ce dimanche, j’éprouvais un soulagement et même une certaine joie: vraiment, je l’avais échappé belle.

Yann Le Houelleur       

NOTRE DAME – Coup de foudre supplémentaire pour la cathédrale, cette fois-ci vue du quai des Grands-Augustins, avec le pont Saint-Michel au premier plan. Flamboiement des arbres le long des quais. Epanouissement de la rosace au bas des tours jumelles de Notre Dame. Noces célébrées entre la belle architecture et la nature… (Dessin fait le 18 octobre 2015)

Montmartre, une atmosphère encore villageoise

En réalité, ceci est un dessin de petit format fait dans la foulée d’un dessin d’une envergure bien supérieure terminé le même jour, le 12 octobre. Jongler avec les formats, quel bonheur!

Elle fait partie des symboles de Paris, au même titre que la tour Eiffel ou que la cathédrale : l’entrée de la station Abbesses du «métropolitain». Des flots de touristes submergent la place tout autour tandis que des riverains discutent assis sur des bancs publics.

 

12 octobre 2015



Il n’en faut pas davantage pour «éveiller» des rêves chez tant de Terriens: la Tour Eiffel, Notre-Dame, le Moulin Rouge. Le trio gagnant des symboles de Paris. Pour autant, il ne faudrait pas oublier un coin de Paris qui appartient, lui aussi, à «l’imaginaire touristique mondial»: l'édicule d'accès à la station de métro Abbesses dans le plus pur style nouilles art nouveau… signé Hector Guimard.

Quelle ne fut pas ma surprise, dessinant alors sur le pont Saint-Louis, de me voir aborder par un touriste en provenance de New Jersey. Il voulait que je lui cède, pour 30 euros, un dessin d’un format relativement grand qui représente l’entrée de cette station du «Métropolitain». J’aurais voulu percevoir au moins 50 euros, mais comme il était bien élevé, comme il était infirmier (et qu’il avait dû se montrer généreux avec tant de patients) je laissais filer, ainsi, ce dessin que j’avais pris tant de plaisir à faire.

Le salaire le plus gratifiant d’un artiste n’est-il pas la joie qu’il peut contribuer à susciter?
Mais les jours suivants, je fus hanté par une quasi obsession: retourner aux Abbesses pour élaborer à nouveau, avant que l’hiver ne sorte ses griffes, un dessin presque semblable. Ce fut chose faite les 11 et 12 octobre (deux après-midi, en réalité). Une seule «chose» avait changé: les arbres jaillissant par-dessus l'édicule et sa marquise s’étaient maquillé d’orange et de jaune. Je cherchais à transmettre le sentiment de nostalgie et aussi de douceur qu’impriment dans le cœur les couleurs mouvantes de l’automne.

La magie fut telle qu’un enfant, au bras de sa maman, s’arrêta pour m’observer. «Maman, s’exclama-t-il, le monsieur peint comme Monet.» La vérité sort de la bouche d’un enfant, pouvais-je, une fois de plus, constater. Car les enfants sont toujours, dans la rue, les premiers à m’encourager et à me donner une idée fiable de la qualité du travail entrepris. Ce sont de merveilleux critiques d’art.


"Ces dernières années, j'ai vu disparaître
toutes mes amies sur cette place"

Jeannette, une Montmartroise



Voilà en tout cas un endroit qui me tient sous son charme. Je n’ai pas suffisamment dessiné à Montmartre, quartier si fécond en endroits délicieux et surtout empreint, encore, d’une atmosphère villageoise comme il en subsiste si peu à Paris. Au milieu du déferlement ininterrompu de touristes se faufilent des riverains dont certains ont passé toute leur vie sur la butte.

Par exemple, cette dame, Jeannette, qui s’était assise sur un banc pour me regarder en train de dessiner. «Oh, ne vous faites pas d’illusions, tempéra-t-elle toutefois, Montmartre n’est plus ce qu’il était du temps de mon enfance. D’ailleurs, ces dernières années, j’ai vu toutes mes amies, avec lesquelles je discutais sur cette place, disparaître les unes après les autres…»

Jeannette a une fraîcheur d’expression, une gouaille bien parisienne. Elle rit de beaucoup de choses, malgré tout. Autre rencontre inoubliable: une dame de 80 ans, assise sur le même banc deux semaines plus tôt, qui attendait sagement une copine pour dévaler avec elle la rue des Abbesses en direction du théâtre de l’Atelier, un peu plus loin. Son rêve, c’était d’atteindre 90 ans pour fumer son premier joint (vrai de vrai!) et pouvoir rigoler, la tête farcie de vibrations, avec des jeunes.

Bien des étrangers n’ont pas résisté à la tentation de se métamorphoser en Montmartrois fiers de leurs nouvelles racines. Le cas, notamment, d’un monsieur, Jeff Berner, qui vint me voir alors que je dessinais sur cette place des Abbesses: «Je suis un Américain né à New York et j’habite près d’ici avec ma femme. J’aime votre manière de dessiner. Vous retracez la vie alors que la plupart des gens font des photos sans aucune sensibilité. Je suis à la fois photographe et écrivain. Je réfléchis à un livre sur la détérioration des liens sociaux qu’entraîne l’abus du numérique.» Il m’avoua avoir plus de 70 ans, et il avait l’air si jeune! Jeff avait peur de prendre froid et il me laissa une fort belle carte de visite.

Le lendemain, je découvris, grâce à son site Internet, que j’avais croisé un grand personnage. Jeff est un photographe dont les clichés ont voyagé un peu partout et dont plusieurs musées, à commencer par le centre culturel Georges Pompidou, ont acquis une partie de la production. Il a écrit plusieurs ouvrages, dont «Flânerie créatrice à Paris».

Yann Le Houelleur

 

MONTMARTRE - Gravir les escaliers partant à l’assaut de la butte garantit des panoramas époustouflants, avec de fort belles toitures hérissées de cheminées et d’antennes de télévision… Ici : une halte sur la place Emile Gaveau, où se trouve une réminiscence du Bateau Lavoir (à droite, non visible sur ce dessin). Fait les 10 et 12 octobre 2015

Rencontre inattendue, sur le pont Louis-Philippe, avec une jeune Chinoise

Il est plutôt rare de se faire aborder, à Paris, par des Chinois(e)s se baladant seul(e)s et s’exprimant dans anglais parfait… Une étudiante, éprise d’art, a noué la conversation avec moi pendant plus d’une heure: un moment très émouvant, avec pour témoin  - au loin -  la cathédrale.

 

8 octobre 2015



Appuyé à la rambarde du pont Louis-Philippe, le plaisir m’était donné de dessiner la cathédrale, fil conducteur de tant de dessins estivaux puis automnaux, sous un angle inédit. Vues de ces pont, les tours jumelles de Notre-Dame écrasent, de leur masse dentelée, les façades ennuyeuses et dénuées de toute grâce se succédant le long du quai aux Fleurs.

Au premier plan, à gauche, la pointe de l’Ile Saint Louis où des grappes de badauds et de touristes, à la belle saison, profitent de la fraîcheur qu’exhale la Seine. Mais en ce début octobre, il n’y avait presque personne tant le vent froissant eau et ciel se faisait aigre. Par intermittences, des giboulées de feuilles s’abattaient sur les quais. L’automne était à son apogée. Les feuillages se maquillaient de jaune vif et d’ocre presque doré. Tant de houppes prêtes à prendre feu…

Et c’est alors qu’apparut Qiwei Zhu. Elle s’enflamma pour le dessin en cours d’élaboration. Rencontre, sur un pont, avec une Chinoise d’une délicatesse exquise, très curieuse sans pour autant être malicieuse, posant toutes sortes de questions dans un anglais parfait.


"Des artistes comme vous, travaillant
dans la rue, il y en a si peu ?"
Albert, un Zurichois à Paris



J’avoue que les échanges avec des Chinois s’avèrent rares à Paris. Il est facile de nourrir contre la Chine toutes sortes de préjugés. Idées négatives exacerbées par le sentiment d’invasion que peuvent déclancher, en été, les hordes d’Asiatiques mitraillant Paris avec leurs appareils photo. Rien n’est censé échapper à leur curiosité vorace.

Tant de fois, dessinant dans la rue, j’ai eu l’impression de m’offrir en pâture à des photographes désireux de saisir un Parisien emblématique, à savoir un dessinateur en plein air dans la plus belle ville au monde. «Vraiment, des artistes comme vous, travaillant sous le regard des passants, j’en ai vu très peu à Paris», me garantit Qiwei Zhu. Originaire de Shanghai, elle habite aux Etats-Unis, venue passer quelques mois à Paris pour étudier le marketing et la mode. Elle veut faire le plein de connaissances sur l’art et la culture dans la capitale française. «Je voudrais aider des artistes comme vous à faire connaître leur travail et à bien vivre.»

Aucune manipulation de sa part: j’ai perçu, chez elle, une intense sincérité. Nous avons parlé, entre autres choses, du climat économique et social si détestable que traverse l’Europe. Qiwei Zhu ne rêvait pas de s’installer en France, désireuse, à moyen terme, de regagner son pays pour continuer à tisser des liens avec la culture occidentale. «La Chine a besoin de professionnels possédant la maîtrise de plusieurs cultures.»

Fructueuse discussion, sur un pont qui pourrait symboliser un trait d’union entre deux mondes. Cette France s’enfonçant (en apparence) toujours plus profondément dans la morosité est-elle consciente des rêves et fantasmes qu’elle suscite partout ailleurs à tel point qu’on vient de si loin pour déguster (mais parfois, aussi, piller) sa fragile quintessence?

Curieusement, Qiwei Zhu m’a quitté les yeux débordant de larmes, comme si les couleurs de mes dessins avaient remué quelque chose dans son cœur, dans son identité même. Je m’en suis senti coupable. Elle a confié son espoir de me voir exposer un jour mes dessins en Chine : or à 50 et quelques berges, dans ce pays appelé France et où l’argent paraît manquer à tant de gens, puis-je me forger de telles illusions?

Le pouvoir de séduction de ce qu’on appelle «les œuvres d’art» (au fait, je déteste ce terme, si prétentieux) est à la fois merveilleux et déconcertant. Quelques jours plus tôt, j’avais écrit à une personne de ma famille: «Je me demande ce que j’ai fait pour que la vie ainsi échappe à mon contrôle car tous mes dessins semblent s’élaborer avec l’aide d’une main extérieure. Il arrive un moment où la frontière entre magie et délire s’avère plus que ténue de sorte que la différence entre les deux états d’esprit devient quasiment impossible. Une certaine folie risque alors de s’instaurer…»

Yann Le Houelleur

Souffrir, s’offrir pour trois fois rien: c’est le lot de tant d’artistes…

Ce dessin est parti à l’eau, tombé du pont Louis Philippe… Il a flotté sur la Seine pendant plusieurs quarts d’heure. Peut-être a-t-il coulé aux abords du pont des Arts où il avait été fait deux semaines plus tôt.

Sur les ponts Louis-Philippe et Saint Louis, il peut tout arriver, tant la foule qui s’y presse est hétéroclite à tout point de vue. La Seine met en scène de bien curieuses histoires. L’histoire, par exemple, de cet artiste qui tout en croquant, de loin, la cathédrale se fit dérober un dessin par la main invisible du vent… Cela eut lieu le vendredi 8 octobre. 

 

10 octobre 2015
(texte trop personnel, j'en conviens, provisoire)


 
A l’intérieur du bloc à dessin dont je me servais «séjournait» une feuille d’un format plus modeste. Soudain, elle se mit à glisser, au moment même où un vent aigri redoublait de force. Elle fut précipitée dans la Seine en contrebas, et je la voyais se balancer au fil de l’eau, telle une embarcation qui se refusait à couler. Quelques minutes plus tard, elle frôlait un embarcadère des Batobus, au pied de l’hôtel-de-ville, puis elle faisait route vers le pont Saint Michel.


«Pourquoi n’en faites-vous pas une photo?»
me suggéra une touriste asiatique qui fut témoin de cet épisode.


Je me sentais quelque peu floué ("maudit vent, ennemi des artistes!" ), mais il y avait quelque chose d’intéressant dans ce coup dur. On ne saurait produire quoi que ce soit sans donner au monde une certaine partie de soi-même. Quand je dessine dans la rue, j’en accepte tous les avantages et tous les désagréments, par exemple être importuné assez souvent par des personnes demandant leur chemin ou me laisser embarquer dans d’interminables discussions. Bien souvent, aussi, le vent, cet ennemi juré des artistes, me soumet à des sévices.

Un artiste doit accepter, de surcroît, d’être dépossédé en permanence d’une partie de sa quintessence. L’art c’est refléter les vibrations de son âme et les pulsions de son cœur. Si des personnes, que je ne connais pas, ont un coup de cœur pour un dessin, c’est parce qu’elle sont touchées (puis-je imaginer) par les sentiments si personnels qu’il transpire. Un jour, achetant une esquisse faite tout à la fin de l’hiver 2015, une femme me dit: «On sent que vous étiez triste ce jour-là, et c’est ce que j’aime dans ce dessin». Une rue tortueuse vue d’un restaurant dans le 6ème arrondissement.

J’avais besoin de tune urgemment et j’acceptai de m’en délester pour une somme assez dérisoire. Après cela l’idée m’est venue qu’être artiste peut s’avérer une vocation vouée à une extrême violence: on est constamment obligé de donner de la valeur à des productions qui par définition n’ont de valeur autre que les sentiments, les battements de cœur, les émanations les plus intimes dont elles sont le miroir.

Bien sûr, j’exagère, mais je suis incliné à suggérer que l’art est proche, en définitive, d’une certaine forme de prostitution. Chaque fois qu’un dessin s’en va, je suis à la fois heureux d’avoir fait un heureux (!) et je me sens dépossédé d’une partie de ma chair : un inconnu a emporté une fraction de moi ou, «pire» encore, une tranche de mon âme. Il y a eu comme le déclic d’une séduction dans tout ça, le partage de quelques instants de complicité, puis je reste en proie à une sourde angoisse. Je mesure à quel point refaire le même dessin sera impossible. Parfois, je saigne en moi. Jusqu’aux tréfonds de quelles folies tout cela m’entraînera-t-il?


Et l’argent, dans tout ça, est à peine une question de survie puisque la vente d’un dessin couvre en partie les frais de matériel investis. Cela est si difficile à faire comprendre, d’autant plus que se multiplient partout les vendeurs à la sauvette de prétendues œuvres commises par des anonymes. On ne sait même pas qui en sont les auteurs et où ils habitent: en Asie, en Afrique du Nord, dans de sinistres chambres de bonnes? C'est probable, nombre d'entre eux sont tombés dans les griffes de mafias.

(à suivre)

Yann Le Houelleur

PARIS, QUARTIER LATIN - Elle est presque désertée, la place de la Sorbonne, si frétillante de vie quelques semaines auparavant: l’hiver commence à prendre ses quartiers, élaguant même l’animation dans les cafés aux deux tiers vides. Bientôt, les feuillages piquetés de jaune et d’orange ne seront plus que poussière et la chapelle de la Sorbonne apparaîtra sous son vrai jour, d’une grâce exquise. (Dessin fait le 4 octobre 2015)

Derniers beaux jours sur le pont Saint-Louis

Qu’il est amusant de dessiner dans les mêmes lieux à plusieurs reprises avec chaque fois une manière différente d’interpréter les choses. Précédemment, la tour Saint Jacques et le pont d’Arcole avaient été reproduits à la tombée de la nuit : les voici maintenant (ci-dessus) en plein jour.


L’été s’est si vite écoulé sous (et sur) les ponts de Paris… Maintenant, le vent souffle, plutôt méchamment, et les touristes se font moins nombreux. Difficile de dessiner en toute concentration, surtout quand des accordéons maniés par deux enfants égratignent les oreilles.
 

 

30 septembre 2015



On appelle ça «l’été indien» suggère un inconnu qui vient de traverser le pont Saint-Louis.

Dernier jour de septembre et il règne sur Paris un soleil pléthorique. Au loin, sous l’égide de la tour Saint-Jacques, des cascades de feuillages semblent prêtes à basculer dans la Seine qu’entrecoupe le pont d’Arcole. Effectivement, cette illusion de bonheur qu’est l’été semble se prolonger indéfiniment. Les touristes, toutefois, se font plus rares. Le vent, si prompt à piquer d’épouvantables colères les a presque tous chassés.

Sur le pont Saint-Louis, où deux jours plus tôt j’avais renversé un pot d’encre de Chine rose, les artistes continuent à tenter leur chance. En particulier deux gamins roumains jouant de l’accordéon a satiété, toujours les mêmes morceaux (dont la Vie en… rose) auxquels des passants jettent hélas des pièces de monnaie. J’ai écrit «hélas» car en France les enfants doivent se rendre à l’école: il est triste de voir les touristes tomber dans un tel piège.

Parlant un français maladroit, le père de ces deux gosses a monté une entreprise familiale sur un pont de Paris: il passe, régulièrement, empocher la recette... Et quand des policiers s’aventurent en ces lieux, ils ne se donnent même pas la peine de chasser la mauvaise graine. En France, on peut tout faire, ou presque: les autorités s’avèrent d’un laxisme hallucinant, tolérant que des gens venus d’ailleurs gagnent ainsi des centaines d’euros en enfreignant les lois et sans acquitter aucune taxe. Ecoeurante impunité.


"Tu commences à dessiner
par le haut ou par le bas?"
Albert, un Zurichois à Paris



Cet accordéon manipulé sans subtilité aucune, de manière redondante, finit par me perturber et m’irriter. Albert, un Suisse allemand dont j’avais fait la connaissance à la mi-septembre sur un pont voisin fait les frais de ma mauvaise humeur: je lui accorde une attention toute relative alors qu’il s’intéresse de près à mon boulot. Il suit attentivement les tourbillons des crayons sur ma feuille de papier Canson (format A3) et il me pose d’incessantes questions. Par exemple: «Tu commences à dessiner par le bas ou par le haut ?». J’éprouve du mal à me concentrer mais je n’ose trop lui avouer qu’il me perturbe un peu lui aussi.

Albert: une figure devenue familière pour moi. Je le croise chaque fois que je croque dans les environs car lui aussi se déplace avec des blocs de papier et des mines de toute sorte au fond de son sac à dos. Il a obtenu du gouvernement du canton suisse  - Zürich -  où il habite une bourse pour dessiner à Paris, occupant un appartement dans les environs de l’église Saint Gervais pendant six mois. Né en 1941, il cultive la fébrilité et la curiosité d’un jeune homme.

Quand j’ai fait la connaissance d’Albert, il m’a aussitôt demandé où acheter des crayons de qualité au meilleur prix à Paris… le Géant des Beaux-Arts, bien sûr!

A chaque fois que je le revois, Albert égrène la liste des terrasses de café et bouts de trottoir où il s’est assis pour dessiner. La rue des Archives, entre autres lieux de prédilection, n’aura bientôt plus de secret pour lui. Son accent alémanique est joyeux et léger comme ces bateaux qui glissent furtivement sur les eaux de la Seine et qu’il photographie depuis les ponts. «Je ne suis pas capable de les reproduire comme toi, d’un coup de crayon. Alors, je les ajoute sur mes dessins quand je rentre chez moi.»

Certaines péniches, en réalité, ont une envergure impressionnante, transportant tantôt des minéraux tantôt des hydrocarbures. D’authentiques trains fluviaux d’une rapidité incroyable. Rien à voir avec ces bateaux à vapeur que l’on peut repérer sur les tableaux de maîtres anciens, tel Albert Marquet.

Yann Le Houelleur

Sur le pont Saint Louis, un sang d’encre

Dessin fait rapidement vers 20 h, depuis le pont Saint-Louis. S’élançant au milieu d’un ciel moucheté de rose: la tour Saint-Jacques. Un style bien différent des dessins présentés, antérieurement, sur ce site, peut-être une velléité de rupture ou tout au moins un désir d’évolution.

Etait-ce la main vengeresse de l’hiver? Un pot d’encre de Chine, soudain renversé, a mis fin à un dessin et a failli en maculer d’autres. Un signe annonciateur: il faudrait apprendre à dessiner autrement. Retrouver la spontanéité, l’authenticité, la virulence (aussi) du trait de crayon.

 

28 septembre 2015


 

Comme une tâche de sang trop rose sur le bitume, tout à une extrémité du Pont Saint Louis. Un pot d’encre Sennelier, par mégarde, a été renversé: il contenait un rose printanier dont je voulais agrémenter un dessin, en réalité les stores (d’un rouge indéfinissable) de la brasserie Saint-Louis-en-l’Isle. Etait-ce la main vengeresse des premiers vents automnaux qui a maculé d’encre à la fois trop dense et trop lumineuse un dessin en cours d’achèvement? Toujours est-il que mon ange-gardien était bel et bien à mes côtés ce jour-là (comme si souvent) : d’autres dessins, rangés dans le carton (posé à même le trottoir) qui me servait de pupitre, ont été épargnés. J’ai eu l’impression que du sang coulait de partout, peut-être l’été qui n’allait pas tarder à se réduire à l’état d’un cadavre.

Hélas, quand on observe les choses et les gens, on est à la merci d’une manière bien troublante de considérer la vie : des signes annonciateurs, des messages, des révélations nous sont transmises à travers toutes sortes de faits relevant souvent de la plus extrême banalité. Ce lundi, je n’avais vendu aucun dessin sur le pont Saint-Louis (comme les jours précédents). Soudain, j’ai eu l’impression que je ne dessinais plus comme avant. Avant, oui, je n’avais pas l’intention, finalement, de commercialiser ma modeste production. J’allais tomber dans les «trucs trop bien léchés», trop calibrés. Et j’ai reçu un avertissement de la part d’une main invisible sur le pont Saint-Louis, au milieu des passants qui ont dû s’étonner de me voir maugréer et pester contre cet imprévu, à savoir «de l’encre de Chine partout autour de moi».

Alors que le ciel s’obscurcissait toujours davantage, que des rubans de lumière artificielle se mettaient à délimiter les ponts de Paris, alors que l’hôtel de ville avait été presque effacé par la nuit tombante, je me suis mis à dessiner le pont d’Arcole et la tour Saint Jacques à proximité accordant sa protection à la ville. Drôle de tour en vérité, solitaire et pourtant solidaire dans sa maigreur si élancée, dont les ornements gothiques et les gargouilles confèrent, de loin, des traits plutôt sinueux.

Voilà donc un dessin fait dans la pénombre, en quelques minutes, pour bien marquer la rupture avec la litanie des dessins excessivement précis et domptés faits pendant l’été. Retrouver la spontanéité du trait et des couleurs, ne pas s’encombrer de trop de considérations esthétiques, vouloir à peine retranscrire les émotions ressenties : c’est avant tout ça l’art. Tant pis si ce dessin est en grande partie raté… les tâches roses dans le ciel et dans la Seine, c’est le sang d’encre qui avait coulé sur le trottoir et dont mes doigts étaient si fortement imprégnés.

LA RUE SAINT SEVERIN, DANS LE 5Eme - Trop bruyant, trop tumultueux, des sirènes de voitures de police résonnant en permanence: le boulevard Saint Michel. Il faut s’en éloigner et, du côté du 5ème arrondissement, se faufiler dans la trame de rues d’un tracé resté moyenâgeux, telle le rue Saint Séverin. Hélas, cet arbre et son vert si difficile à dessiner vole la vedette, offusquant les façades de sympathiques maisons anciennes. (Dessin fait le 23 septembre 2015)

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Commentaires

06.07 | 17:58

Salut , je suis l'un de tes nombreux admirateurs , je tai croisés plusieur fois dans Paris , notament surr le pont de la megisserie prés de Notre Dame .
Bravo

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21.03 | 20:48

rès beau travail Yann !!! le texte va bien avec tes dessins , tu fais vivre Paris comme dans un carnet de voyage ! en fait tu nous fais partager tes voyages

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18.03 | 23:18

Je ne saurais dire ce que j'apprécie le plus : les textes ou les dessins ? Un choix difficile les deux étant d'une excellente qualité ! Merci pour ces pages !

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30.12 | 10:55

Solidarité avec toi Yann ! Paris sans les artistes de rue n'est plus Paris ! Simona a tout à fait raison !

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