Mai 2016

La colère du vent puis le souffle de l’inspiration

Quel empêcheur de dessiner en rond, le ciel quand il s’empêtre dans la grisaille! A la terrasse d’un café, boulevard Saint-Michel, il fallait trouver refuge tant il pleuvait. Un bel immeuble haussmannien m’a donné envie de dessiner autrement, de rompre les habitudes prises. Un peu de café sur la feuille A3 pour commencer…

 

27 avril 2016



Audacieux, ce dessin ? Différent des autres, c’est vrai. Il est des jours où un artiste a envie de tout jeter par la fenêtre, à commencer par son accoutumance à un style. Je le confesse : mes dessins sont trop léchés, trop précis souvent, pas assez fous, pas assez en conformité avec ce que je suis vraiment, un être assez impulsif et remuant.

Ce mercredi fut une journée infernale. J’étais sur le point de vendre un dessin quand une averse s’est mise à dégringoler, et si je n’avais recouvert mes affaires d’un plastique j’aurais perdu gros.

Alors, il ne restait qu’à pester contre ce ciel si mal luné et me réfugier dans un café. Boulevard Saint Michel : ces immeubles haussmanniens aux toits de zinc bombé comme la coque de navires sont dignes d’inspirer les artistes, tant ils sont beaux et racontent des histoires. L’histoire d’une ville, Paris, qui n’a cessé de grandir, de s’embellir et aussi parfois de s’enlaidir car hélas il faut déplorer que les magasins partout installés aient défiguré les entresols initiaux de ces bâtiments de la première vague haussmannienne.
 

Retour aux sources

La colère a parfois du bon : j’ai décidé qu’il fallait dessiner autrement que Yann… En ai marre de me répéter tout le temps. Retour aux sources : il fut un temps où j’utilisais la café sitôt servi comme d’un matériaux de dessin et de peinture. Du bout du doigt, j’ai esquissé l’immeuble, l’ai déformé un peu quant à ses perspectives (et je m’en veux de ne pas avoir exagéré davantage: la prochaine fois, j’essaierai d’aller jusqu’au bout des intentions).

Des touristes m’ont regardé et photographié avec amusement. Des enfants se sont extasiés. (Merci à eux !). Je me suis dépêché, car le brusque retour du soleil ne pouvait que m’inciter à retourner sur les quais. Mais là: rien du tout. Une jeune femme turque, découvrant Paris, aurait voulu acheter un dessin de la Tour Eiffel à dix euros. J’ai dû refuser son «avance» non sans un certain écoeurement car je me sens triste de ne pas être disposé à écraser les prix et me limiter, trop souvent, à des Américains qui eux ont des moyens plus conséquents. Comment mettre l’art à portée de tous ? Mon obsession…

 

Yann Le Houelleur  

 

Magnifiques cerisiers du Japon en fleurs sur le flanc de la montagne

Ce dessin a été entamé le 24 avril puis achevé le 26. En réalité, il s’agit d’un extrait car le dessin dans sa version intégrale décrit assez minutieusement les maisons et leurs toitures criblées de mansardes. (Format: A3)


Fin avril, des prunus égayent la place Larue, au pied de maisons anciennes plutôt biscornues. Leur branches frôlent les stores de terrasses de café, dans ce quartier à la fois universitaire et touristique.

 

20 avril 2016



Le printemps connaît son apogée quand resplendissent les prunus en fleurs. A ce moment-là, au coin de la rue se profile déjà l’été. Mais cette année, rien ne semble fonctionner conformément à la tradition. L’hiver, qui fut trop clément, revient en force, à grands coups de giboulées flagellant les passants. Pourtant, les prunus serrulata – ou, plus communément, les cerisiers du Japon -  sont exceptionnellement beaux, d’un rose plus chatoyant que jamais, comme si tant d’eau nourrissaient leurs fleurs.

La pluie m’a contraint à trouver refuge sur la terrasse d’un café. Une fois de plus, j’ai failli perdre mes dessins à cause d’un nuage qui a crevé précipitamment. En toute hâte: ascension de la montagne Sainte Geneviève, le long de la rue éponyme, jusqu’à la place Larue où se croisent la rue de la Montagne Ste Geneviève, la rue de l’Ecole Polytechnique et la rue Descartes.


L’entrée monumentale de Polytechnique 

Le café en question se nomme Les Pipos (En fait, les pipos est le surnom donné aux étudiants en première année de Polytechnique, université dont la porte d’entrée monumentale se dresse de l’autre côté de la place.) Un endroit privilégié pour observer plusieurs prunus au pied d’un attroupement de maisons anciennes étroites et aux lignes sinueuses, certaines bombant le torse. Les terrasses des cafés en contrebas sont jonchées de pétales roses.

A côté de moi, deux hommes discutent au sujet de l’évolution de Paris et de sa proche banlieue «colonisée», en particulier Montreuil, par ceux qu’on appelle «les bobos». Me voyant esquisser les prunus (c’est ainsi que débute le dessin…), l’un d’entre eux me fait observer qu’au Japon «ces arbres sont vénérés lors de fêtes populaires, car ils incarnent la renaissance de la nature et sa capacité de résistance».


Procession de Japonais au parc de Sceaux 

Lors de la floraison des cerisiers qu'ils appellent "sakura", les Japonais s’aventurent dans les parcs. Ils perpétuent ainsi la tradition du «hanami» consistant à regarder et admirer le feu d’artifice des fleurs. Cet inconnu rencontré au flanc de la Montagne Sainte Geneviève croit savoir que le hanami se pratique même au parc de Sceaux. A proximité du grand bassin, des cerisiers en fleurs magnifiques attirent des processions de Japonais. Cette rencontre a lieu le dernier dimanche d’avril.

Pour en revenir aux Pipos: voilà un café original, un troquet de quartier conservé dans son plus pur jus auvergnat. A l’intérieur, dans une douce pénombre se perpétue la mémoire des premières décades du 20ème siècles : cartes postales en noir et blanc ou sépia punaisées aux murs, affiches anciennes, boîtes en métal, étiquettes de bouteilles d'un autre âge, etc.
erle de ce musée bien vivant: un bar en bois sculpté.

A l’heure où les brasseries parisiennes entreprennent de coûteuses métamorphoses destinées à attirer une clientèle toujours plus exigeante, voilà un bistrot qui fait exception au risque de paraître un peu poussiéreux. Oui, une heureuse exception!

Yann Le Houelleur  

Sur la terrasse du Zimmer, un soir de pluie...


Irrésistible, la tour Saint-Jacques, quand l’envie de dessiner enfièvre les doigts! Ce soir-là, à cause de la pluie, il y avait peu de clients en terrasse et je fis la connaissance d’Ion, un serveur originaire de Moldavie, tombé amoureux de Paris.



le 25 avril 2016


 

Après avoir visité une exposition aussi envoûtante que celle consacrée au Louvre à Hubert Robert, comment ne pas céder à la tentation de dessiner? Il serait prétentieux de vouloir égaler ce peintre quand il interprétait des paysages tout en sanguine, créant des clairs obscurs par le biais de subtiles hachures. Mais chacun son style… et ma préférence va aux crayons de couleurs.

Comment l’aurait-il dessinée, la tour Saint Jacques, Hubert Robert? (Il avait une prédilection, il est vrai, pour les ruines…)

La voici justement, à quelques enjambées du Louvre, par un soir de printemps aussi glacial qu’en hiver! A la fois massive et élancée, ses baies (sur deux étages) sont enserrées dans un réseau de moulures et de nervures. Autrement dit, un pur témoignage du gothique flamboyant. Son couronnement est unique: trois animaux, symbolisant les évangélistes, surplombent ainsi Paris tout comme une statue de Saint Jacques. La tour semble naître d’un bouquet d’arbres éparpillés dans le square (le tout premier à Paris) où se dressait, jadis, une église, Saint Jacques de la Boucherie.

Le Zimmer, attenant au théâtre du Châtelet, compte parmi les plus belles brasseries de la capitale, fréquenté par de nombreuses personnalités. Acteurs, metteurs en scène, critiques de cinéma. Trois ans plus tôt, je me souviens m’être assis à côté de Jean-Paul Gaultier: je n’avais même pas réalisé, sur le champ, que c’était lui!
 

«On aime les artistes!»

Sur la terrasse de l’étincelante brasserie, où je pris place, la pluie menaçait les tables quand le vent la faisait tomber en diagonale. La partie était loin d’être gagnée, d’autant plus que les doigts avaient tendance à se crisper à cause du froid. Mais je fus encouragé par les serveurs qui m’assurèrent que je ne gênais pas: «On aime les artistes!»
Vers 19 h 30, un jeune homme renversa une tasse de café à cause d’un passant qui le heurta: c’était Ion, un serveur d’origine moldave, avec lequel je pus discuter quelques minutes. Charmant, il parle plusieurs langues, dont le russe, et il espère se lancer, plus tard, dans une activité touristique. «Quelle que soit la saison et le contexte économique, il y aura toujours des touristes à Paris tant cette ville possède de richesses».

Nous avons échangé nos courriels: Ion aimerait faire quelques vidéos sur Paris dont un axé sur le «speed drawing». Je me suis souvenu d’un jeune homme qui m’avait montré, sur l’écran de sa tablette, une séquence montrant, en accéléré, l’élaboration d’un dessin. Serait-ce une mode? Les (quelques) acheteurs de mes dessins ne se doutent pas que parfois je passe des heures à la terrasse d’un café grâce à la complicité de serveurs qui tolèrent (merci à eux tous) mon encombrante présence!
 

Yann Le Houelleur

 

Crépuscule (d’une vie) teinté de nostalgie sur le pont Saint-Louis

Dessin au stylo feutre, format A3

 

(J’écris cela en me résignant à aller moins souvent sur le pont Saint-Louis ces prochaines semaines car il y a bien moins de touristes et d’amateurs de dessins qu’auparavant. Les attentats dans les rues de Paris et à Bruxelles ont traumatisé tant d’amants de la France qui ont peur de s’y aventurer. Et il faut céder à la tentation de redécouvrir d’autres endroits à portée de la main… en banlieue, en Ile-de-France.)

 

 22 avril 2016



Un soir de solitude, à la faveur d’un coup de fatigue ou d’un coup de blues, on se met à sentir la lourdeur du passé qui nous habite. L’insouciance, cette poésie de l’instant, n’est plus qu’un luxe, car les choses, quand on a déjà vécu, ou même trop vécu, revêtent une gravité incontournable. Et en même temps, on se rend compte  - paradoxe douloureux -  que rien n’est vraiment important puisque notre destination, c’est ailleurs, un monde où les valeurs et les vertus ne seront plus forcément les mêmes.

Ce soir, parce que j’ai revu un ami deux ans après une sorte de brouille, le besoin se fait sentir de me retourner un peu vers le passé. Sa femme est en train de s’éteindre à cause d’un cancer et leurs enfants lui valent des soucis. Pourquoi, soudain, je mesure le chemin parcouru, et tous ces gens qui sont importants à des moments cruciaux de notre vie et qu’ensuite nous perdons de vue, non par ingratitude mais parce que la vie est une série de hasards et de coïncidences pavant tout destinée.
Il faut sans cesse avancer, c'est-à-dire ne pas marcher tous à la même vitesse, pendre des chemins divergents et donc nous égarer les uns par rapport aux autres. Manière, j’en conviens, de considérer «les choses», un soir marqué du sceau d’une luminosité particulière: avez-vous remarqué combien certains crépuscules peuvent agir sur notre conscience?
Souvent, quand je me trouve sur le pont Saint-Louis, et que je vois la flèche de la cathédrale et les pignons en contrebas se dessiner sur un fond de ciel aux reflets poignants (il y a des bleus et des roses pénétrants), mon cœur se serre, moi poussière d’humanité au pied de cette œuvre architecturale et spirituelle réputée éternelle (ou presque).


Chalands et péniches

J’observe volontiers, dans la direction opposée, la Seine d’un bleu-vert éclatant, et j’observe les chalands, les péniches qui passent, indifférentes au décor, suivant une trajectoire tracée par avance ; une sorte de mission à accomplir… arriver à l’heure dite ! Mon regard voudrait les retenir car il les trouve si belles. Mais elles s’en moquent.

De même, je prends conscience que tel un peu jeté entre deux rives, la vie et la mort, j’ai vu passer trop de gens déjà, pris connaissance de trop de fuites et de disparitions. Ces temps-ci, j’ai plein de copains à la dérive, que j’aimerais bien retenir dans leur chute mais qui finissent par couler inexorablement, plein de connaissances qui ploient voire cassent sous le fardeau d’un cancer, plein d’amis qui sont à deux doigts de la rue à cause de la rudesse du climat économique ou à cause (oui, celui existe !) de leur propension à trop dépenser.

Je me demande bien pourquoi moi, qui étais si fragile alors enfant, si peu sûr de s’en sortir, je continue à garder la tête haute, à tracer mon sillon, à survivre malgré des coups durs répétés, des traîtrises en tout genre et même (flatteur) à me faire draguer par un peu tout le monde dans la rue. Certains m’envient carrément, mais croyez-moi, j’ai appris le goût incomparable de la modestie et de l’humilité. Il me suffit d’aller sur le pont Saint Louis pour me contenter de si peu : des nuages qui glissent, des bateaux filant au loin, des touristes et passants fugitifs eux aussi…

Et bientôt, j’irai loin de Paris, me faire oublier, me fondre dans la nature, les petits villages, car le luxe ne m’est pas donné d’aller flirter avec le soleil au bout du monde: je ne suis qu’un artiste sans cote aucune…

Yann Le Houelleur

Rue de la Bûcherie, un exubérant prunus tient compagnie à Shakespeare…

Dessin format A3 fait assis sur le trottoir, alors qu’un vent aigre soufflait assez violemment. Hélas, ces jours-ci, aucun dessin vendu… ce n’est pas la saison et les gens paraissent ne plus avoir d’argent pour ce genre de choses.


20 avril 2016



Rive gauche ou rive droite? Toujours le même débat, surtout à l’heure où le Marais, hélas, a sombré dans une fièvre commerciale outrancière : écoeurantes, toutes ces boutiques dans la rue des Francs-Bourgeois et ailleurs où les griffes mondiales de la couture et des soins corporels s’offrent une vitrine dans un quartier de toute évidence magnifique. Cela sonne faux, cela devient inhumain.

Par contre, il subsiste une atmosphère plus conviviale, plus cordiale le long du quai de Montebello et dans les rues adjacentes, mis à part la rue de la Huchette, indigeste avec ses restos à l’infini proposant des repas trop commerciaux. Le square Viviani et sa si vieille église Saint Julien le Pauvre dégage un charme inouï, très fréquenté par les touristes qui reviennent d’une visite de Notre Dame dont les tours jumelles surplombent la contrée.

La terrasse affiche complet


C’est ici que prospère la librairie Shakespeare & Company, une institution culturelle à Paris, la seule du genre encore en fonctionnement. Passage obligé, entre autres clients, des Américains et anglophones dans la Ville-Lumière.

Récemment, un café, attenant à la librairie, a ouvert ses portes, et la terrasse affiche complet car les consommateurs jouissent de la plus belle vue imaginable : la cathédrale ! A plusieurs reprises, je me suis arrêté ici pour dessiner non seulement Notre-Dame mais aussi un arbre étonnant par le réseau de branches qu’il a tissé sur fond de maisons anciennes crépies en jaune et en ocre. Ce prunus, en vertu des saisons, donne un aspect différent à la rue de la Bûcherie dont les pavés telle une rivière se teignent de reflets tantôt mauves et rosacés.

Cette fois-ci, j’ai surpris le prunus en pleine floraison : il ne fallait pas perdre de temps car la magie de ces boules de coton roses dure quelques jours à peine.

Tout aussi rafraîchissante que le pruni: une fontaine Wallace dont les grâces, à partir de la mi-avril, servent à nouveau de l’eau gratuite aux passants… 

Hospitalité irlandaise

Au fait : chaque fois que je dessine dans le coin, deux garçons débordants de gentillesse et de charme, originaire d’Irlande, travaillant dans le café Shakespeare, me proposent un café. Ils s’appellent Chris et Thomas ; leurs cheveux poils de carotte évoquent ces Vikings qui des siècles auparavant déferlèrent sur les îles au milieu de la Seine… Merci à eux, ambassadeurs à Paris de la légendaire hospitalité irlandaise.

 

Yann Le Houelleur

 

Merci à ces jeunes qui réconfortent les SDF !

Un angle de prédilection pour dessiner la cathédrale : son chevet, vu du pont Saint-Louis. Ce croquis remonte à la fin mars. Fait dans le froid. (Il n'y avait pas encore de feuilles aux arbres...)


Sur le pont Saint Louis (suite) : un soir où sévissait un vent infernal, des volontaires de la Croix rouge en train d’effectuer une maraude ont pensé que j’étais peut-être un SDF. Ils m’ont
offert du café et leurs témoignages m’ont fait froid dans le dos. Il y a de plus en plus (je l’avais remarqué depuis longtemps) de gens dans les rues. Loués soient-ils, ces jeunes dont la générosité et altruisme s'avèrent exemplaires.


19 avril 2016


 
Ce mardi soir, à nouveau lui sur le pont Saint-Louis: le vent, plus féroce que jamais. Malgré tout, le guitariste colombien qui aime à égrener des notes apaisantes se tient, assis sur une petite chaise, au milieu du pont, sa sébile (une casquette) «hébergeant» quelques pièces de monnaie.

Pour conclure la journée: un croquis du chevet de la cathédrale entamé avec des stylos feutre. Chaque fois que je séjourne ici, impossible de conclure mon dessin, car des passants m’entraînent dans des conversations tous azimuts. Une demi-douzaine de militaires font une ronde devenue journalière : Paris n’a jamais été une ville aussi sûre. Puis en sens contraire, en provenance du parvis de la cathédrale, cinq jeunes gens habillés tout en orange surgissent. D’abord, j’imagine qu’il s’agit de secouristes du Samu. Mais non, ce sont des volontaires au sein de la Croix rouge comme en témoigne leur brassard. D’une gentillesse exquise, ils m’offrent du café : «Il fait froid monsieur !»

UN TOIT A GENNEVILLIERS

La moyenne d’âge du groupe tourne autour de 25 ans. Le double du mien. Je comprends pourquoi ils sont venus à ma rencontre : je pourrais être un SDF, avec mon sac à dos, mon allure un peu débraillée. D’emblée, je les rassure: dessiner dans le froid, pour m’entraîner, ne me dérange pas, et c’est une manière de m’endurcir. D’ailleurs, j’ai un toit, à Gennevilliers, à une demi-heure d’ici par le métro. Une volontaire me confie qu’elle habite elle-même en banlieue, à Saint-Ouen.
Hélas, les explications que me donnent ces jeunes font… froid dans le dos. En ce 4ème arrondissement réputé privilégié, qu’ils parcourent de long en large deux fois par semaine, les sans-abri augmentent à vue d’œil. Leur mission consiste non seulement à leur donner un café, une collation, mais si nécessaire à les orienter vers le Samu social notamment.

CES OMBRES, CES FANTOMES...

Peu à peu, la misère que produit notre société (pour des raisons multiples) devient flagrante, et ces ombres, ces fantômes qui dorment à même le trottoir ou sous des porches (les cabines téléphoniques n’existent plus) sont autant de témoignages d’un monde à la dérive, où le vent de la déchéance menace de précipiter chacun dans le cauchemar de nuits «à la belle étoile».
Loués soient-ils, ces jeunes qui après leur boulot patrouillent les rues de la capitales afin d’apporter un peu de réconfort à des paumés et «déclassés» en tout genre.

Vu à travers le prisme de leur disponibilité et gentillesse, le monde n’est pas encore perdu, puisqu’il y a de l’amour, de l’altruisme pour contrecarrer la méchanceté nécrosant notre société, méchanceté qu’exacerbent les médias et leur bombardements de spots publicitaires incitant à la surconsommation, à la course au superflu.

J’ai aimé cette rencontre, plus que toute autre, sur le pont Saint Louis. Non parce que j’ai été confondu avec un SDF mais parce que si j’étais réellement dans ce cas au moins aurais-je un peu d’égard de la part d’inconnus au cœur si bon…

Yann Le Houelleur

Sur le pont Saint-Louis, que de monde!

Dessin grand format entamé le 4 avril 2016 et achevé sur place plusieurs jours plus tard. Crayons de couleur.


A première vue, voici un pont hostile en raison du vent qui le submerge tous les jours, parfois vindicatif. Mais c’est un endroit attachant, derrière la cathédrale, où se nouent de belles rencontres et où les gens se laissent aller à des confidences…

 
17 avril 2016



Il n’y a rien de plus colérique que le vent, quand de surcroît il charrie des nuages de rancœur. Maintes fois, des incidents ont éclaté à cause de la fureur de cet individu invisible qu’il faudrait jeter en prison une fois pour toutes. Louis IX, ou plutôt Saint-Louis, aurait-il jugé un tel individu sous un chêne?

En tout cas, c’est sur le pont Saint-Louis qu’il m’est donné de percevoir la force du vent, et sa méchanceté. Quelques semaines auparavant, alors que je dessinais le pont de la Tournelle, se déployant en aval, le couvercle d’un plumier a été précipité dans le fleuve en contrebas. Il s’en est fallu de peu pour qu’un bloc à dessin ne subisse le même sort…

A la mi-avril, le ciel s’émailla de mauve puis il s’assombrit soudain, et une pluie froide se mit à hachurer toute la contrée. En quelques secondes, il me fallut rassembler mes dessins exposés au grand jour (j’eu la chance d’en vendre deux, le surlendemain), les glissant dans un carton et emmaillotant celui-ci dans des sacs en plastique. Par chance, ils ne furent pas endommagés.

Malgré son grand défaut, à savoir une exposition (!) «privilégiée» au vent, le pont Saint Louis est assurément mon lieu de prédilection à Paris. Si je dessine, ce n’est aucunement dans l’espoir de faire de l’argent (ce passe-temps s’avère onéreux, un crayon fertile en pigment pouvant coûter trois euros…) mais en premier lieu parce qu’ainsi je fais des rencontres que la société, par mon statut social, me refuserait plutôt abruptement.


PLETHORE
D'ETRANGERS


Rencontrer des gens… établir une complicité avec eux par la magie d’un épanchement de couleurs sur une feuille de papier… quelle belle histoire en définitive. Sur le pont Saint-Louis défilent des personnes de toutes provenances. Pour un peu, j’éprouverai le tournis, comme si le vent m’avait fait virevolter la tête.

Sur le pont Saint Louis s’aventurent pléthore d’étrangers. En particulier des Américains dont certains louent un appartement dans la richissime rue Saint Louis en l’Isle. Récemment, un couple de Californiens a voulu m’acheter des dessins, mais il n’avait pas d’argent sur lui. Rendez-vous fut fixé avec ces Américains le lendemain… mais une pluie interminable m’empêcha d’y retourner. «Darling, isn’t it marvellous?» disait Madame à son mari.

AMOUREUX OU AMES EN PEINE

Il arrive aussi, sur le pont Saint Louis, que des amoureux se bécotent au pied d’un réverbère tard le soir ou que des âmes en peine se ressourcent à la vue de ces noces poignantes que célèbrent la belle architecture, l’eau et la végétation. Début avril, une très belle italienne faisait les cent pas sur le pont : elle attendait son amant, lui aussi un touriste, qui l’avait lâchée ce soir là après ce qu’elle me confia être une dispute. Ils avaient loué un appartement à proximité.

Sur le pont Saint-Louis, je rencontre des enfants par dizaines, marchant dans le sillage de leurs parents. A deux reprises, Margaud, une fillette très volubile est venue toucher à mes crayons alors que son père, un peu distrait, adossé à la rambarde du pont, consultait des messages sur son portable. «Alors, t’en as fait beaucoup des nouveaux dessins ? J’aimerais dessiner comme toi», s’égosillait Margaud.

Sur le pont Saint Louis, un jeune garçon à la voix clémente et au sourire mélancolique, André, joue de la guitare certains soirs, très tard, quand les autres musiciens ont déjà plié bagage. Aucun instrument ne vient couvrir les perles de sons que les cordes minutieusement pincées façonnent. André est Colombien. Mais contrairement à bien des Sud-américains, très sûrs d’eux et extravertis, il vit recroquevillé dans sa bulle que même le vent ne saurait ébrécher…

Yann Le Houelleur

RUE DES ARCHIVES - Une réminiscence du Moyen-âge à Paris: l’hôtel de Clisson, une paire de tourelles (mais pas d’égale envergure) surplombant une porte se terminant - gothique oblige - en arc brisé. Dessin fait dans une atmosphère de sérénité intérieure: il faisait beau et j’imaginais être ailleurs qu’à Paris: dans une aimable ville de province… (Dessin fait le 18 avril 2016)

Un grain de folie au pied du Moulin Rouge. Avec un brin de courtoisie

Dessin fait à la terrasse du Rouge Bis et une fois de plus j’ai l’impression de m’être «planté» dans la restitution de ce monument parisien aussi difficile à dessiner que la tour Eiffel : trop rouge sur ce croquis, sans doute, mais des touristes, qui m’ont demandé toutes sortes d’informations, n’ont pas cessé de me déconcentrer. Je ne leur en veux pas, car j’aime tant discuter avec des étrangers en provenance de tous les continents. Et vive l’anglais, langue universelle permettant aux peuples de mieux se comprendre…

Le Rouge Bis : un café très sympa face au Moulin Rouge dont la terrasse accueille des touristes du monde entier et parfois aussi un dessinateur en quête d’inspiration…

 13 avril 2016


 

«Ne vous faites pas de souci. Restez tant que vous voulez. C’est un honneur que d’avoir un artiste à not’table!» Géraud (il porte un nom peu commun) officiait à la terrasse du Rouge Bis, cet après-midi là. Depuis quelques années, la qualité du service dans les restaurants parisiens semblent avoir progressé: pléthore de jeunes sympathiques dont certains travaillent pour payer leurs études. A Paris, le dessinateur de ce site n’a jamais de démêlés avec les serveurs des cafés et brasseries dont il envahit pourtant l’espace. Ca commence par quelques traits sur une feuille avec un plumier en bois plein de crayons basiques à côté, puis au fur et à mesure du dessin d’autres plumiers émergent, en provenance d’un sac à dos, et cela finit par un déluge de crayons et éventuellement de pastels sur la table, un vrai spectacle.
La peur est de monopoliser la place et d’empêcher d’autres clients, plus rentables, de consommer. Mais il m’arrive de prendre deux voire trois cafés pour ne pas abuser démesurément, et plusieurs dessins faits dans ces conditions génèrent fort peu de bénéfices car il faudrait inclure, dans le prix de vente (à une époque où tout se négocie si durement), les consommations prises…

UNE ACTIVITE FOISONNANTE

Rouge Bis : un des restaurants les mieux situés à Paris. Juste en face du Moulin Rouge, un mythe dans l’inconscient de tant de touristes qui viennent contempler ce cône rougeoyant gratifié de ses ailes immobiles jusqu’au crépuscule. A vrai dire, le Moulin peut susciter quelques déceptions, si frêle, si peu imposant, dans l’univers hostile de la circulation automobile. S’il n’était pas de cette couleur, foudroierait-il à ce point les regards? Pourtant, un «monument» d’envergure aussi modeste est le théâtre d’une activité foisonnante. C’est Thomas, un chef de salle discrètement tatoué, qui me l’a fait observer: «Il y en a du monde qui travaille pour le Moulin Rouge. On ne s’en rend pas compte. Cela va des couturiers aux livreurs de denrées alimentaires, sans oublier les tours opérateurs…» Les danseuses de french cancan sont à peine un rouage de la grand’roue touristique! (Il ne faut pas oublier de citer Camille, une jeune fille coquette au charme si parisien. Elle m’a adressé des propos encourageants, elle étudie le matin en littérature et l’après-midi elle est serveuse au Rouge Bis.


«VERY NICE !»

Profitons-en pour nous arrêter sur ce détail: les serveurs parisiens se doivent de parler un anglais correct et c’est le cas au Rouge Bis, dont la terrasses accueille des touristes en provenance de tous les continents, si heureux de faire une pause dans un quartier mythique.

Alors que je dessine le Moulin, déconcentré par l’incessante agitation le long du boulevard Rochechouart, une touriste américaine m’adresse un «very nice»! Elle me demande si on peut visiter le Moulin Rouge. Elle voudrait savoir ce qui se cache derrière les vitres à croisillons de la tourelle qui le jour se teignent de bleu et la nuit de jaune. Je lui réponds que pour avoir accès au Moulin, «il faut réserver, très à l’avance, une place pour assister à un spectacle arrosé au champagne».

Confidence: ce témoin de la Belle époque, je me suis exercé à le dessiner tant de fois (et j’ai donné tant de croquis le représentant à des amis). Mais je ne suis jamais rentré dedans. Après tout, les artistes sont pauvres, et souvent on les aime mais aussi on les méprise pour ça !!!

Yann Le Houelleur

EN FACE, L’ILE DE LA CITé - «Mais votre style rappelle Van Gogh!» Quelle ne fut pas ma surprise quand une touriste américaine me gratifia de ce compliment alors que je dessinais le pont au Change appuyé à un muret, quai de la Mégisserie, entre deux caisses de bouquiniers fermées de jour là, un vendredi. Van Gogh, c’est vraiment le top… ce désir de vivre sous une carapace d’angoisse. (8 avril 2016)

Etincelant comme un diamant: l’hôtel de Soubise

Il est sans doute le joyau de la couronne des hôtels particuliers du Marais. Abritant les Archives nationales, ce bâtiment est d’une splendeur fascinante, surtout quand brille un soleil de printemps encore hésitant. Un tel espace est propice à la joie de vivre.


6 avril 2016



Quand on entre dans la cour d’honneur de l’Hôtel de Soubise, l’impression de se trouver loin de Paris peut effleurer l’esprit. En ces lieux prospère une telle paix, une telle incitation à l’élégance des formes et des proportions qu’il est permis de se demander: «Dans quel royaume ai-je abouti?»

Protégé de la rue des Francs-Bourgeois et de celle des Archives par un péristyle, l’Hôtel de Soubise se dresse, à la fois imposant et gracieux, au-delà d’une pelouse piquetée de cônes verts… des buissons méticuleusement taillés. Sa façade, fort longue, est hachurée de colonnes. Des sculptures allégoriques veillent sur l’immense toiture d’un éclatant gris-bleu.

Ce mercredi, un vent caustique soufflait sur Paris et le soleil parvenait encore, sur le coup de 14 heures, à percer la cuirasse de nuages. Tel un diamant, l’hôtel de Soubise se mettait à étinceler. Des groupes de jeunes, escortés par des adultes, traversaient la cour, y faisant même une halte. Ils s’extasièrent (si bienveillants, car un artiste comme moi ne sera jamais satisfait de ce qu’il fait) devant le dessin déjà bien avancé. Ils venaient de la Savoie, «un pays où on n’a pas de belles choses comme à Paris vous mais où on est proche de la nature» comme s’en réjouit l’un d’entre eux.


"JE VIENS VOIR CE QUE VOUS FAITES!"

Dans cet espace, les visiteurs sont presque toujours souriants, transfigurés par la beauté d’une telle architecture. Il flotte une joie de vivre assez rare. Soudain, alors que les nuages se densifiaient et que la pluie s’apprêtait à tomber, un jeune gars  - 20 ans -  apparut: «Pardon Monsieur pour mon indiscrétion… je viens voir ce que vous faites!»

Curieusement, il me rappela le jeune homme que je fus, que j’essaie parfois d’être encore. Vif, souple, enthousiaste, confiant, curieux, une apparence saine et en même temps fugace. Il pianota sur l’écran d’un portable et me montra une vidéo de «speed drawing». Un dessin d’un ours en train de s’élaborer (la tête du dessinateur n’apparaît pas), filmé en gros plan et transmis en accéléré, de sorte qu’on peut mieux comprendre les étapes de la conception d’une illustration. «J’aimerais dessiner comme ça, s’exclama le jeune homme, ou plutôt Thibaut. Je suis informaticien et ce n’est pas incompatible avec l’art que j’adore…» Il faisait route vers le jardin situé à droite, au pied d’autres hôtels particuliers, où il aime se détendre tout en regardant… des vidéos.

Yann Le Houelleur

Pour mieux comprendre Paris, il faut lever les yeux vers ses toits…

Ce dessin a été fait à la terrasse du café Rive Gauche, dont le gérant et les serveuses ont été d’une gentillesse à toute épreuve et surtout d’une grande patience. Une fois de plus, j’ai transformé une table en un atelier d’artiste pour céder à la folie des coups de crayons. Décidément, à Paris j’ai de la chance : la plupart des cafés me réservent un accueil teinté de bienveillance. (Quelques jours, je suis retourné au Rive Gauche, pour un dessin d’un format plus important, cadré différemment.)


Francophile née et vivant en Egypte, Miriam n’avait pas réalisé que l’un des charmes de Paris réside dans les toitures de ses immeubles. Certaines témoignent un empirisme et une créativité insoupçonnée
dans une ville réputée pour la majesté des ses monuments.

 

1er avril 2016



«Impossible», quand s’impose la franchise, de passer sous silence cette évidence : trop de touristes, à Paris ou ailleurs, passent à côté des réalité, pour toutes sortes de raisons. D’abord, comment prétendre connaître la «ville-lumière» en l’espace de trois ou quatre jours, alors que (personnellement) j’estime ne pas avoir fait le tour de cette ville pendant les six années écoulées?
Ensuite, comment se satisfaire des seuls catalogues et guides touristiques quand il faudrait plutôt avoir la chance de s’adresser à des Parisiens qui ont Paris dans le sang?


NE PAS SE LIMITER AUX EDIFICES MAJESTUEUX


Quand je dessine, je ne me refuse jamais à ouvrir les yeux d’inconnus, certains en provenance de pays si lointains, sur divers aspects de Paris. En particulier la nécessité, pour comprendre cette ville, de ne pas se limiter aux monuments et édifices réputés incontournables. Cela implique d’observer «un bâti» en apparence plus anodin, à commencer par les maisons et les immeubles de Paris dans toute leur diversité.

Miriam porte un nom bien français… et pourtant elle est née et vit en Egypte. Cette belle femme au teint hâlé et aux cheveux noirs a grandi dans une famille imprégnée de culture française, se rendant à Paris assez régulièrement.
Elle m’a surpris en train de dessiner à proximité de la place Saint-Michel. Elle aime bien les dessins de la tour Eiffel, mais je lui ai fait observer que cette célébrité ne m’inspirait pas beaucoup. Aveu de ma part: plus tentants sont les toits de Paris et les surprises qu’il réservent à ceux désireux de comprendre «l’évolution de la ville par le haut».


RUE DE RIVOLI, PLACE SAINT-MICHEL...

Miriam n’avait jamais pensé que tant de maisons tout au long des siècles ont pris de l’altitude au gré des permis de construire et d’altération de leur gabarit délivrés par l’administration municipale. Certaines d’entre elles ont bien été rehaussées à trois ou quatre reprises comme en témoignent des fenêtres d’une ampleur différente selon les étages.
Or, cette propension de la ville à croître en densifiant son habitat se traduit aussi par des toitures cocasses et plutôt bizarres. Rue de Rivoli (aux abords du musée du Louvre), comme sur la place de sur la place Saint-Michel, de beaux immeubles exhibent des toits «gonflés» (ou si vous préférez… bombés) piquetés de lucarnes sur plusieurs étages. Ils font presque figure d’exception, en raison de leur conception initiale destinée à déployer des bâtiments majestueux des pieds à la tête. Mais un peu partout, les toitures parisiennes démontent un opportunisme, un sens de l’improvisation flagrants. Des terrasses, des «cabanes», des guérites, des tourelles, des lucarnes et des mansardes ont été empilées empiriquement, insérés, aménagés sans cohérence aucune, dans le but de caser des habitants supplémentaires dans un espace aussi limité que possible. Et n’oublions pas la forêt des cheminées tantôt massives tantôt grêles qui tutoient le ciel.

Ceci est très frappant, entre autres lieux, le long de la rue Saint-Antoine… un parcours que j’ai recommandé à Miriam.
Quelle ne fut pas la surprise manifestée par Miriam quand je me mis à lui expliquer le loyer qu'acquittent certains de mes amis habitant sur les toits, dans des boîtes à chaussures de 12 mètres carrés : 600, voire 800 euros par mois. «Oui, je sais, c’est un luxe de pouvoir vivre à Paris

Confiante dans mes recommandation, Miriam a pris la direction du Marais, de l’autre côté de la Seine, tout en me disant: «Dans mon pays aussi, il y a des constructions incroyables qui ont été transformées non pas au fil des siècles mais des millénaires. Nous vivons tous deux dans des pays où l’histoire a laissé des traces qui se sont superposées…»

Yann Le Houelleur

Un grand classique parisien... mais toujours sublime, la cathédrale!

Notre-Dame, quelques jours avant Pâques, un chef d'oeuvre spirtituel et architectural. (Veuillez lire le texte intitulé "Autour de la cathédrale, un tissu de belles paroles", daté du 28 mars)

Bientôt, ce dessin sera assorti d'un commentaire...

La Fontaine, place Saint Michel, une source d’inspiration

Ce dessin, qui a pris une heure et demie de «crayonnage» à la terrasse (couverte) de La Fontaine de Saint-Michel, a été repris par la suite : ajout d’aquarelle, améliorations apportées au kiosque et aux rideaux des restaurants ; ciel retravaillé… (Je n’avais plus assez d’argent pour prendre un troisième café ce jour là !)


C’est l’un des nombreux cafés égayant cette place : prendre une consommation à la terrasse permet d’observer de nombreux «détails» contribuant au charme de Paris, en particulier de belles façade, un kiosque… Le dessin allant de pair avec ce texte a été fait alors qu’un vent féroce sévissait : impossible de crayonner, ce jour-là, le long des quais.

 

 

le 28 mars 2016



L’art et la culture, à n’en point douter, seraient sans doute beaucoup plus appréciés de la population en général s’ils étaient plus visibles dans les rues, les lieux publics. Ceux qui font de «la vulgarisation» de la pratique artistique se trompent lourdement quand ils ne poussent pas le bouchon de leur réflexion plus loin. Faire aimer l’art, faire aimer (ou mieux connaître leur vie) les artistes: on est loin, abordant ces sujets, des lieux sordides que sont les galeries d’art où tout paraît conforme à un ordre établi, où tout baigne dans une atmosphère artificielle niaise et prétentieuse, où les prétendues œuvres sont présentées telles des chaussures ou des accessoires de mode dans des vitrines en trompe l’œil.


CRAYONS HORS DE LEURS PLUMIERS

L’art, c’est le désordre, le grand vent de l’inspiration qui soulève des montagnes d’idées et d’expérimentations, l’incertitude domptée en permanence. Hélas, je suis trop bien «placé» pour affirmer de telles banalités. Quand je dessine dans les lieux publics, la rue comme les cafés, je me laisser dépasser par ma propension au fouillis, à l’improvisation. Les crayons débordent avec frénésie de leurs plumiers, se chevauchent, se mélangent, et il faudrait toujours davantage d’espace pour les voir se multiplier.

Ce lundi de Pâques, une tempête était annoncée par Monsieur Météo. Soudain, sur les quais de Seine, ce fut une série de gifles retentissantes administrées aux passants, aux touristes mais aussi aux artistes qui se coulent, plus ou moins discrètement, dans ce paysage si convoité. La pluie s’en mêla, et il fallut donner libre cours à l’inspiration à l’abri de cette colère céleste.

Un endroit idéal, dans un tel contexte: la place Saint Michel et sa voisine la place Saint-André des Arts où les cafés et brasseries abondent. Après être allé la veille au café Rive Gauche, j’allais me réfugier sous le store, en terrasse, de la Fontaine Saint-Michel. Après la commande (un expresso), ce fut le moment de caser, sur une petite table ronde, quelques-uns de mes plumiers. Or, les très beaux immeubles de l’autre côté de la place exigeaient un traitement particulier: ils changent constamment de couleur en fonction de la luminosité, tout comme les platanes dont les touffes de branches chatouillent les balcons et les mascarons, dont les ramures se confondent avec les moulures. Ces arbres, eux aussi, sont indéfinissables, tantôt oranges, tantôt mauves, tantôt verts…


LA MEMOIRE D’ELEPHANT DU SERVEUR

Le serveur qui s’occupait de la terrasse n’a pas bronché en me voyant prendre mes aises au milieu de ce qui n’allait pas tarder à devenir un atelier d’artiste. Quel chaos que ma table ! Gêné, à cause d’une telle désinvolture (inexorable), je commandai un second café, et c’est alors que ce garçon, très gentiment, me dit : «Je me souviens de vous… au début de l’année, un dimanche, vous êtes déjà venu dessiner ici !» Effectivement, ce jour-là un froid aux griffes acérées s’était résolu à chasser les créatures humaines, mis à part quelques fantômes.
«J’ai une mémoire d’éléphant», ajouta ce serveur, d’origine tunisienne, lequel ajouta: «Votre premier dessin était meilleur.» (D’une taille supérieure, il n’a pu être scanné avec mon imprimante n’acceptant que des formats au maximum A3.)

Le premier jet, toujours préférable à la seconde mouture, évidemment. Ce que j’aime, et j’essaie de le relater au gré des coups de crayon, c’est découvrir. Par exemple, le kiosque à journaux, si parisien, à côté du Rive Gauche. A lui seul, il justifierait un dessin. Pas vrai? En définitive, si la place Saint Michel nous subjugue tant c’est parce qu’elle réunit plusieurs de ces ingrédients qui font de Paris une ville si savoureuse: réverbères coiffés d’une couronne crénelée, bouches de métro (certaines, les plus exubérantes, signées Guimard), stores colorés des cafés, colonnes Morris, portes sculptées, réminiscences de voies pavées, etc.

Yann Le Houelleur

 

Autour de la cathédrale, un tissu de belles paroles

En ce jour de Pâques, quelques jours après les attentats survenus à Bruxelles, Notre Dame était protégée par pléthore de forces de l’ordre. Sur le pont Saint-Louis (d’où on aperçoit son chevet) les artistes se mettaient à refleurir et Jean-Pierre, un riverain, évoquait à sa manière Dieu…

 

27 mars 2016



C’est Pâques et les abords de la cathédrale sont sous haute protection. Une nuée de policiers en uniforme aussi bien qu’en civil. Rien de plus justifié que ce déploiement de force (ou plutôt, forces de l’ordre). Ces temps-ci, d’ailleurs, les médias  - en premier lieu BFM, cette machine infernale formatant les consciences en fonction de l’humeur de ses journalistes et de ses pubs -  se plaisent à dégrader l’image de la police en insistant sur certains faits divers (un policier qui a frappé un jeune mec, lequel l’avait peut-être copieusement insulté et menacé, qu’en sait-on ?)

Notre Dame, en hiver (plus exactement, au début du printemps), au milieu de la folie des hommes, est plus belle que jamais. Le comble est qu’elle est aussi très inaccessible, puisqu’à partir d’une certaine heure, le jour de Pâques, les accès à la cathédrale (notamment le Petit Pont) ont été bloqués.

C’est à cette saison qu’il convient de la dessiner, car ses proportions, ses éléments s’articulant si bien entre eux, la multiplicité et la complexité de ses lignes ne sont pas encore offusqués par les feuillages. Mieux encore: les branches des arbres tout autour semblent faire partie de l’architecture même de la cathédrale, la reconfigurant à leur guise.

Sur le pont Saint Louis, les artistes sont revenus, certains hélas bien trop présents avec leurs synthétiseurs et sono régnant sur un vaste périmètre. Un chanteur américain en a fait son business : pratique… il ne paye ni taxe, ni droit de péage, les sous pleuvant dans son chapeau.

A mon humble avis, il n’a pas sa place ici, alors que non loin de lui, François, un marionnettiste à la voie parfois tonitruante, interprète des fables de La Fontaine à un public trop rare. Soudain, un homme d’une cinquantaine d’année, à la démarche souple, me salue : «Vous êtes de retour ? Quel bonheur, vos dessins sont toujours aussi radieux». C’est Jean-Pierre, un habitant de l’Ile-Saint-Louis qui écrit des livres et qui s’exprime avec une vive élégance : «Dieu, c’est la distance que nous mettons entre vous et moi, entre les hommes.» Une phrase à méditer, comme on en dit si volontiers sur ce pont Saint Louis où les glaces Berthillon ne sont pas les seules à se montrer alléchantes. Il y a des conversations, stimulées voire façonnées par la beauté des lieux, qui sont vraiment un régal ! 

"parisentousens" se redéploie après dix jours d'interruption. Et l'aventure se poursuit!

Bientôt, tout un éventail de nouveaux dessins et de textes inédits pour continuer à (vous) faire rêver…

 

le 31 mars 2016


 

Cher(e)s Ami(e)s,

A la suite d’une faiblesse de trésorerie, le site “parisentoussens” a été suspendu. Il a été remis en fonctionnement tout récemment, grâce à la compréhension de la société «simplesite», en particulier Mohamed, responsable des relations avec la clientèle. Un grand MERCI à ces personnes qui savent comprendre les difficultés passagères de leurs clients.

Désormais, le maintien de ce site est garanti tout au long des mois à venir. Et c’est heureux car vous êtes nombreux à le consulter et à l’apprécier. La meilleure façon de m’aider, et de permettre la poursuite d’un tel projet, c’est d’acquérir un dessin de temps en temps… ou de m’aider (un peu) à renouveler mon matériel de travail qui revient cher à un humble artiste tel que moi…

Ces derniers temps, j’ai élaboré maints dessins dans divers cafés et brasseries, sur la rive gauche comme sur la rive droite… hélas pas souvent à l’air libre à cause de la pluie et du vent. Une bonne nouvelle, toutefois, le jour de Pâques j’ai pu vendre deux dessins à une touriste américaine sur le Pont Saint-Louis (vente dûment déclarée à la Maison des Artistes, car je déteste, par principe, le travail informel et l’art ne doit pas être affaire de prostitution…)


Ces prochains jours, la page «Au fil des jours» du site «parisentoussens» sera étoffée, avec tout un échantillon de nouveaux dessins et textes inédits.


En attendant, un dessin bien parisien : le pont de la Tournelle et un pan de l’Ile Saint-Louis admiré du pont portant le nom de ce roi de France connu pour avoir rendu la Justice sous un chêne.


Bientôt, nos arbres, à Paris et ailleurs, auront des feuilles. Les dessins de Yann comprendront davantage de touches de vert.


Avec mes meilleurs pensées à vous tous !!!

Yann Le Houelleur
parisdessins-drawings@outlook.fr
06 89 58 71 34

 

Retrouvailles avec un paradis: l’Ile Saint Louis

Dessin fait d’abord au style feutre puis ajouts de pastel gras mais aussi de crayons de couleurs. Grand format (60 x 50 cm), papier blanc 180 grammes - Prix suggéré: 120 euros.


Trop tôt (mi-mars: il fait encore froid) pour espérer vendre quelques dessins afin de survivre. Mais au cœur de Paris, je me sens comme dans un coin de paradis, tant les immeubles y sont beaux et la Seine majestueuse.

 

15 mars 2016



Un ami me dit son intention de plonger dans les paradis artificiels, pour relâcher la tension. Le paradis? Quand celui-ci ne semble avoir aucune chance d’exister et que l’argent fait défaut, il faut nous résoudre à le reconstituer avec les moyens du bord. Je me sens au paradis quand je me trouve au confluent de la belle architecture et de la nature.

Ces immeubles là, sur l’Ile Saint-Louis, comptent parmi plus beaux de Paris, les fenêtres tournées vers la Seine et ses bancs de chalands, gros poissons qui filent si vite au loin. Les fenêtres évoquent des yeux aux pupilles bleues ou vertes pailletées de jaunes quand le soleil, en fin de journée, darde ses rayons vers les façades parées d’ornements atténuant le caractère monumental de leur gabarit: moulures, bossages, mascarons, consoles sous les balcons.


L’ANGLAIS, DEUXIEME LANGUE

Moi, le «petit banlieusard» condamné (en quelque sorte) à dormir dans une cité où le couvre feu semble s’instaurer à la nuit tombée, je suis fasciné par l’atmosphère régnant dans ce coin privilégié de Paris: l’Ile-Saint-Louis. (Il convient de préciser que «ma ville» est dirigée par des communistes qui étouffent volontiers l’activité économique et commerciale, misant sur la soumission des masses au dieu de l’assistanat pour cultiver un électorat par ailleurs de plus en plus méfiant à leur encontre…)

Il me plairait tant de vivre au cœur de Paris: ce sera pour une autre vie en tout cas…
Les brasseries et commerces paraissent pléthoriques. Dans les rues quadrillant l’île l’anglais s’impose comme la deuxième langue, à commencer par certains musiciens, sur le pont Saint Louis, empruntant leur répertoire à des groupes anglo-saxons. (Dans ma banlieue, vous imaginez, ce sont des langues bien différentes qui sont parlées.)


FRANCOIS ET SES MARIONNETTES

Mais s’il est un artiste qui assure la promotion du français, c’est bien François, lui aussi un banlieusard, qui de sa voix vigoureuse récite des fables de La Fontaine tout en donnant vie à des marionnettes (dont il tire les fils). «Je profite de l’hiver pour agrandir la famille de mes personnages», m’a-t-il assuré alors que je le retrouvais après tant de mois d’absence. François en a de la chance: quelle que soit l’affluence, il peut compter sur plusieurs pièces de monnaies jetées dans sa sébile.

Hélas, vendre des dessins, surtout au mois de mars, c’est illusoire : le froid et le vent rend les touristes trop pressés. Tant pis pour mes finances mal en point, dans cet endroit paradisiaque: trop tôt pour me remettre à proposer des dessins mais tout au moins ai-je repris contact avec la réalité de «l’art dans la rue», dessinant après avoir installé quelques cartons avec des dessins épinglés… Une rafale de vent a failli emporter un dessin mal accroché (par des pinces) à «son» carton. Je me suis amusé à restituer la rue Jean du Bellay, avec des stylos feutre, des crayons et du pastel. Je me suis servi de l’extrémité du parapet du pont comme d’une table de travail.

Une dame bien française, cheveux argentés dissimulés sous un grand chapeau, m’a interpellé: «C’est du pastel que vous utilisez?» Voilà une question que l’on me pose souvent. Dans l’âme de tant d’adultes sommeille un enfant qui voudrait dessiner, chevauchant des crayons magiques…

Yann Le Houelleur


 

Retour, prématuré, sur les quais de Seine

Dessin fait avec des crayons de couleur et du pastel gras. Ajout d’encre de Chine (en particulier l’arbre), après coup. Format A4, papier Clairefontaine/Goldline 140 grammes - Prix suggéré: 60 euros.

Quelle joie serait-ce, si je pouvais vendre quelques dessins avant la fin mars ! Hélas, il est trop tôt pour tenter à nouveau ma chance aux abords de Notre-Dame car en ce mois de mars le froid mord encore fort. Prendre son mal en patience : voici le lot des artistes, dans une société où presque personne n’entend les payer en fonction de leur déploiement d’efforts et de travail.

12 mars 2016 


 

Cool texte dédié à Didier Arthaud : avec mes meilleurs souvenirs, et il comprendra pourquoi.

Plus rien  à manger, ou si peu… Même plus de quoi me payer un café, ne fut-ce que pour aller pisser autrement que dans le recoin d’un square. (Au fait, «merci» à l’assoce qui m’a exclu de ses listes parce que je suis réputé pour dire des choses franches comme de l’or !) Mais pour autant, je sais prendre mon mal en patience: dans mes plumiers légendaires, les crayons abondent, et mon argent passe dans ce genre de «produits», moi qui ne fume et ne boit guère. (Au fait, comment font les quémandeurs d’aides sociales en tout genre qui ont le culot de dire à leur assistante qu’ils n’ont plus de quoi vivre décemment car ils claquent tous les mois des centaines d’euros en clopes, alcool, shit, etc. Et encore «merci» à cette assoce où la soupe est généreusement servie à certaines personnes excellant dans l’art du parasitisme.)


FINS DE MOIS SOMBRES ET MISERABLES
La société est ainsi faite: les artistes auraient vocation à enchanter le monde (pas tous, hélas) mais comme ils ont la chance de vivre davantage qu’autrui dans le rêve, il faut en contrepartie leur infliger le cauchemar de fins de mois sombres et misérables.
Je suis retourné sur les quais après une légitime absence hivernale. Par temps froid et humide, le papier s’abîme vite. Premier dommage: il gondole… pendant que le vent, narquois, rigole.
Ce 13 mars, bien que les prunus aient déjà éclaboussé de rose la ville, c’est encore l’hiver qui l’emportait en fin de match avec le printemps. Aux abords de Notre-Dame, le flux des touristes s’accroissait, notamment des Chinois, mais pas suffisamment pour garantir quelques achats de dessins, lesquels intéressent au premier degré les Nord-Américains. Toutefois, pour me donner du courage, j’ai improvisé une petite exposition à proximité d’un café dont je ne vais quand même pas donner le nom de peur de me faire ravir place! C’est là, l’été dernier, que j’avais pu survivre grâce à ces humbles dessins qui reflètent une certaine perception de Paris et peut-être de la vie. Mon compte bancaire était bloqué, je n’avais plus rien à me mettre sous la dent…

UNE CAPITALE VOUEE A PLUMER LES TOURISTES
Oui, sans le vouloir, je me fond dans le patrimoine parisien: des touristes me prennent en photo, emportent dans leur appareil quelques dessins dont ils ne songent pas à acquérir l’original. Cela ne me gêne pas du tout, car je me dis qu’ils dépensent suffisamment d’argent, dans cette capitale française vouée à plumer les touristes (4euros un café, dans certains points de vente) pour avoir droit à photographier des Français aux yeux bleus.
Tout en surveillant les dessins accrochés à des cartons, je dessine les environs. Au moins ne puis-je me reprocher à moi-même de perdre du temps. Et ce 13 mars, je fus abordé par un maquilleur, un jeune homme très expansif qui s’extasia devant les coloris des dessins. «J’aime votre audace dans le choix des couleurs. Vous savez ce qui me plairait? Prendre un cours avec vous pour que vous me montriez un peu le côté technique du dessin. Par quoi commencez-vous?»
Pertinente question!
Souvent, je débute par le haut, car je me soucie peu en définitive de la base, cherchant (inconsciemment) à étirer et même hisser «mes» monuments. Ce garçon s’est mis à peindre, chez lui des barbouillages, au demeurant «sympas», faits à l’huile sur une toile bon marché. Il m’a montré sa production à travers l’écran de son portable. J’ai apprécié, ainsi, une fois de plus, que la pratique artistique soit un lieu d’échange si fructueux entre individus de tous âges.

TANT D’AMIS ONT FAIT NAUFRAGE
Quand on crée, toutes sortes de barrières s’effondrent, que ce soit le sexe, les générations, les races, les strates sociales. Les artistes, et c’est leur privilège, sont des magiciens qui font rêver «n’importe qui», c'est-à-dire potentiellement «tout le monde». Et c’est pour cela qu’on les aime autant qu’on les déteste, et d’ailleurs ils seront toujours suspects car, de surcroît, un artiste continue à vivre bien après sa disparition physique… l’éternité, d’une certaine manière, lui est concédée. (Cela vaut pour les architectes, entre autres profession, et j’aime voir le nom de certains gravée à l’entrée des immeubles haussmanniens qui me fascinent.)
Cet hiver, j’aurais pu mourir de faim, j’aurais pu mourir de bien d’autres choses. J’ai vu des amis à moi sombrer dans la déprime, dans l’alcool, dans la maladie (tellement de cancers, autour de nous, certainement exacerbés par la méchanceté ambiante). Cet hiver, il m’est arriver de me priver de ces cafés que j’aime prendre pour me réchauffer et de grelotter en m’accrochant à un dessin.
Mais quand on est un magicien, il faut savoir qu’après avoir partagé des couleurs avec les autres, l’obscurité nous menace comme tout un chacun. Il faut savoir repartir chez soi en pensant que sa plus belle maison, c’est sans doute son cœur et sa plus belle escapade celle au pays de l’inspiration.

Yann Le Houelleur

Dessin en compagnie de dames faisant le trottoir

Dessin fait avec des crayons de couleur. Format A3, papier Canson 180 grammes - Prix suggéré: 60 euros.


Un commerce, d’un genre particulier, bat son plein à Strasbourg Saint-Denis. Mais ce ne sont pas les jambes des filles de joie que j’ai croquées: ce soir-là, seul m’intéressait un pâté de maisons dont les toits méritent l’attention tant ils sont beaux.


11 mars 2016



Il suffit de peu de choses pour qu’un endroit auparavant sans intérêt se pare de vertus. Ce pourrait être un jeu de mots puisqu’en faisant le dessin m’inspirant une telle réflexion des dames de petite vertu m’ont tenu compagnie.

Effectivement, aux abords de la porte Saint Denis la prostitution bat son plein, mais les filles prétendument de joie n’étaient pas un prétexte à interrompre ces pérégrinations dans le 10ème arrondissement. A la nuit tombée, après avoir redescendu le boulevard de Bonne Nouvelle, je fus interpellé par un pâté de maisons plutôt sympathiques, à deux pas du boulevard de Sébastopol qui fut l’une des premières artères tracées pendant le second empire. Situées au carrefour de Bonne Nouvelle et de la rue Saint-Denis ces maisons sans chichi et faisant quatre étages n’ont rien à voir avec l’architecture haussmannienne. Elle sont coiffées de toitures persillées de lucarnes, gratifiées de cheminées d’un aspect écrasant que tutoient des antennes de télévision.


SUD-AMERICAINES ET NORD-AFRICAINES
Il faisait froid, lorsque j’ai commencé ce dessin, poursuivi le lendemain, mais j’étais moins à plaindre que les prostituées pour la plupart les jambes nues, amenées à décrire d’incessants aller-retour dans leur pré carré de bitume pour se réchauffer le sang. Nombre d’entre elles vinrent m’encourager, et je perçu à leur accent qu’elles étaient, pour certaines, d’origine brésilienne ou sud-américaine, mais il y avait également quelques nord-africaines. «Tu les fais bien, les maisons», me dit l’une d’entre elles, qui avait envie que j’improvise un portrait d’elle. Quand je lui certifiais que je ne savais pas «dessiner des personnes», elle fit une moue de déception mais elle eut cette phase formidable: «Tu ne dois pas t’excuser pour ça car les maisons c’est plus difficile à reproduire que les gens.»

Dessiner en plein air permet d’observer, même accessoirement, des tas de détails qui révèlent beaucoup de chose sur la vie et sur la société. Ces dames de petite vertu demandent (en général) 40 euros pour une passe. Pourtant le commerce du corps, en tout cas à Strasbourg-Saint Denis, ne semble pas faire recette. Les passants qui s’approchaient d’elles pour s’informer sur les tarifs repartaient aussitôt, comme effarouchés par la couleur annoncée.


LES ARTISTES AUSSI SONT-ILS DES PUTES?
Quarante euros, c’est le prix que j’ai consenti pour nombre de mes dessins vendus, le prix de la survie quand un client se présente! Il m’est revenu toute une série de discussions que j’avais eues plusieurs mois auparavant, quand j’avais défendu l’idée selon laquelle un artiste peut s’assimiler, sans le vouloir, à «une pute». Il vend son âme pour une bouchée de pain, parfois au plus offrant, et c’est une sorte de viol auquel il se prête car l’acheteur repart en ayant emporté de lui quelque chose d’intime…

De telles comparaisons, je le conçois, peuvent choquer, et j’ajoute que dessiner, peindre, se consacrer à des activités artistiques et même artisanales occasionnent une jouissance particulière, celle en premier lieu de la plénitude. Celle aussi, bien sûr, de la création.

Yann Le Houelleur

Une place de choix (bien au chaud, dans le café Panis) pour observer la cathédrale

Dessin fait avec des crayons de couleur et du pastel gras. Format un peu supérieur à A3, papier Canson gris clair 300 grammes - Prix suggéré: 60 euros.

Voici un dessin élaboré dans une brasserie le long du quai Montebello. Ce jour-là, un samedi, Paris commençait à accueillir, à nouveau, des touristes en provenance de tous les continents.

 

5 mars 2016


 

Ils annoncent autant la venue du printemps que les arbres en fleurs: les touristes ! En janvier comme en février, les alentours de Notre Dame et Saint-Michel sont bien calmes. De même, les bateaux mouches se font rares le long de la Seine. Et voici qu’en ce 5 mars, ils semblaient de retour, les visiteurs étrangers… De longues files d’attente se constituaient à nouveau sur le parvis de la cathédrale pour en visiter la nef ou pour grimper en haut des tours.
De même, le café Panis était-il à moitié plein. Par chance, je repérai une table à proximité d’une fenêtre. J’avais tout loisir de dessiner la cathédrale et la rose sud s’épanouissant au-dessus du portail de Saint-Etienne. On ne voit que cette rosace qui par son envergure et par la délicatesse de sa broderie ne peut que subjuguer. Violet le Duc a bien fait de la restaurer à sa manière alors qu’elle menaçait de se déliter!

UN CROQUIS PENDANT UNE HEURE
Le serveur qui s’occupa de moi est un petit rouquin au crâne rasé plutôt mignon (drôle de mot!). «Prenez tout le temps qu’il vous faudra», me dit-il, alors que je lui confiais mon embarras quant au temps qu’allait prendre mon dessin. Mais je sais que dans une telle brasserie un client ne saurait considérer qu’une table lui appartient ad aeternam. De manière à obtenir sa bienveillance, je commandai deux cafés successivement. En effet, ce qui devait se résumer à un croquis de 15 minutes prit en fait près d’une heure! Je pouvais bien m’offrir ce petit plaisir, d’autant plus que trois jours plus tôt j’avais failli avoir l’œil gauche abîmé lors d’une rixe dans ma commune. Je portais encore la trace de blessures au visage. En hiver, les arbres enracinés dans le square au pied de la cathédrale semblent avoir partie liée avec le réseau de pierre de la rose. Et c’est très bien ainsi.

DES LIBRAIRES A CIEL OUVERT  
Mais sitôt le printemps revenu, à Paris comme ailleurs, la ville devient plus difficilement lisible à cause des feuillages. Les arbres engloutissent toute une partie des édifices et des immeubles, modifiant les proportions et les perspectives. Mieux vaut, sans doute, visiter Paris sous le joug de l’hiver plutôt que sous l’égide de l’été! Au fait, quand on élabore un dessin le long des quais à Paris, il faut toujours songer à des ajouts de vert bleuté correspondant aux bancs des bouquinistes. Rien de plus parisien que ces «libraires à ciel ouvert».

Pendant que je dessinais au chaud dans le café Panis, je pensais aux après-midi merveilleux que j’avais passés, l’été dernier, dans ce coin de Paris. C’était sur le pont Saint Louis et autour du square Viviani. A la mi-juillet, à court d’argent, plombé par des dettes, je me suis mis à proposer des dessins aux touristes pour la première fois de ma vie. Dans quelques jours, à l’approche du printemps, il me faudra bien «récidiver» et comment ne pas éprouver une certaine appréhension?

 

Rue des Francs-Bourgeois: un peu de gentillesse dans ce monde de brutes

Dessin fait avec des crayons de couleur et du pastel gras. Format A3, papier Canson 160 grammes - 60 euros


Il fallait à tout prix oublier les «atrocités» d’une journée lourde en menaces. Une solution, peu chère: aller dans le Marais pour y crayonner malgré la pluie. Ce fut l’occasion de percevoir  que des personnes (plus nombreuses qu’on ne le croit) font face à l’atmosphère délétère régnant en France avec le sourire et une gentillesse inespérée. Merci à elles!


1er mars 2016



Une journée tressée d’embrouilles, de vexations, de propos comminatoires. (Cerise sur le gâteau: des huissiers qui n’ayant pas reçu un courrier se proposent de saisir mon compte bancaire.) Notre société est régie par ce paradoxe: nous voudrions croire qu’il est possible de souffrir le moins possible, évacuer même cette phobie de la douleur (on n’a jamais consommé autant de médicaments) et nous assistons, impuissants mais souvent complices par notre silence, à la propagation d’une méchanceté viscérale. Tout (ou presque) semble fonctionner grâce au carburant de la haine et de la vilénie, à commencer par la politique, l’économie, les relations au travail… Dans le délire de son impunité, l’homme moderne, si souvent, n’est plus capable d’éprouver la moindre compassion, de souffrir en se mettant à la place des autres, d’autant plus que les médias en font un spectateur voué à l’impuissance face au gigantisme des défis à relever.
Une journée très noire, donc, et pourtant je ne vais pas me laisser abattre par cette tyrannie de la méchanceté injectée à si fortes doses dans les veines de la société. Il pleut des cordes, je n’ai pas d’argent pour me réfugier dans un café, et je cherche à repérer, dans le Marais, un lieu hospitalier. C’est au croisement de la rue des Francs-Bourgeois et de la rue des Hospitalières Saint-Gervais que je trouve mon bonheur: une vitrine, aveugle, le long de laquelle s’étend une sorte de piédestal, la pluie ignorant cet abris.
De l’autre côté de la rue des Francs-Bourgeois, un décor propice à l’inspiration pour un dessinateur sévissant dans les rues: des maisons se côtoient et s’emboîtent assez curieusement. A droite, le passage des Albalétriers: des corbeaux (ou consoles) soutiennent un cabinet en saillie et des pavés luisent sous les ruissellements d’eau. A gauche: une vieille porte arrondie «transperce» un mur derrière lequel se dressent des bâtiments en équerre donnant sur une cour, à la manière des hôtels particuliers. Des buissons au dessus d’une terrasse mettent un peu de fantaisie végétale dans ce décor aux tons ocre et roses (sans oublier le bleu mauve des toits percés de mansardes).
Le froid et la pluie ne me laissaient pas le loisir de bâtir avec préméditation ce dessin: je l’ai entamé impulsivement, sachant fort bien que le cadrage était trop serré, et la maison centrale, découpant un V renversé dans le ciel, n’a pu occuper toute la hauteur de la feuille, un format trop exigu (A3). Vingt minutes plus tard, une jeune femme, d’une gentillesse exquise, me conseilla de mieux ranger mon carton à dessin qui prenait, sans que je m’en rende compte, la pluie. Elle revint un peu après, et (je ne suis aucunement un espion) elle se mit à enjoindre, par l’intermédiaire de son portable, un interlocuteur de comprendre quelques difficultés financières passagères. «Je viens de reprendre le travail et il me reste 200 euros pour vivre pendant le mois.»
Mardi 1er mars: comme tout premier du mois, le jour où les comptes bancaires réservent à certains les pires surprises et où il faut se résoudre à supplier son banquier de témoigner la clémence nécessaire. Je repensais à «mon» huissier susceptible de me condamner à mort… Cette jeune maman travaille à la boutique, une griffe possédant plusieurs magasins à Paris, au pied de laquelle je dessinais… Elle me prodigua des encouragements avec un sourire rayonnant. ...


"Cela fait 40  ans que je vis dans ma loge et je suis obligée d'aller habiter ailleurs, peut-être même dans la rue"

Une concierge d'origine portugaise



Une autre belle rencontre n’allait par tarder à se produire: s’appuyant sur une canne, une dame à l’accent portugais me parla de son attachement au quartier : «Cela fait 40 ans que je vis là, à côté, dans ma loge de concierge. Je vais être obligée de trouver un autre logement je ne sais où car les nouveaux habitants, qui achètent leur appartement grâce à des crédits, se passent de gardiens pour économiser des frais. J'ai même peur de devoir aller vivre dans la rue.» La concierge avait tout lieu de se plaindre et cependant elle s’inquiéta du froid qui me mordillait car j’étais peu couvert. Elle m’apporta un café bien chaud dans une tasse en plastique avec un biscuit, et un chien se mit à gambader sur ce bout de trottoir. «Voilà ce qui me fait le plus de peine: je vais devoir me séparer de cette pauvre petite bête qui est âgée et aveugle.»
Voilà une triste réalité, au beau milieu des curiosités architecturales d’un Marais toujours plus courus par les acheteurs de produits raffinés vendus dans des boutiques qui se sont installées à la faveur d’une ébullition immobilière et spéculative. Sans se rendre compte, sans doute, d’une certaine méchanceté reposant sur l’ignorance, les nouvelles générations, les nouveaux mode de vie chassent des habitants qui constituaient jadis l’âme des quartiers. Ces anciens n’ont plus le droit d’y vivre. Condamnés à mourir à petit feu, loin d’ici, privés de leurs racines et amputés de leurs repères. Toujours plus injuste, ingrate et cruelle, la France. Heureusement, et j’ai pu le voir, que bien des gens, surmontant au quotidien leurs douleurs et frustrations, font montre d’une gentillesse toute naturelle et si réconfortantes. Merci, «Mesdames de la rue des Francs-Bourgeois»!

Yann Le Houelleur

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Yann | Réponse 21.04.2016 14.28

Bonjour Suzanne! Merci d'avoir laissé un mot sur ce site... Cela me touche beaucoup. Mais qui est Monique? j'en connais plusieurs. J'attends votre précision. Y/

Suzanne viksveen | Réponse 21.04.2016 04.54

Cela me plait beaucoup. Suis la soeur de monique

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Commentaires

06.07 | 17:58

Salut , je suis l'un de tes nombreux admirateurs , je tai croisés plusieur fois dans Paris , notament surr le pont de la megisserie prés de Notre Dame .
Bravo

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21.03 | 20:48

rès beau travail Yann !!! le texte va bien avec tes dessins , tu fais vivre Paris comme dans un carnet de voyage ! en fait tu nous fais partager tes voyages

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18.03 | 23:18

Je ne saurais dire ce que j'apprécie le plus : les textes ou les dessins ? Un choix difficile les deux étant d'une excellente qualité ! Merci pour ces pages !

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30.12 | 10:55

Solidarité avec toi Yann ! Paris sans les artistes de rue n'est plus Paris ! Simona a tout à fait raison !

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