Au fil des jours

(28 avril 2013) - Elle déploie sa chevelure si souple et argentée au milieu d’une nature qu’elle aide à reverdir à chaque printemps : c’est la Juine. Un nom qui pourrait être celui d’une déesse, désignant «à peine» une rivière peu connue du grand public, et dont les eaux ont pourtant servi de miroir à de grands personnages et événements, à commencer par François 1er et sa maîtresse la Duchesse d’Etampes, plus exactement Anne de Pisseleu.

Au cours de ses 52 kilomètres de vagabondages mêlés au bavardage joyeux de ses eaux claires, la Juine traverse  - en Essonne, principalement -  des paysages à la fois sauvages et romantiques. (Ainsi la nature influe-t-elle, tout au moins, sur les citadins lorsqu’ils découvrent la campagne tout en sachant qu’ils n’y resteront que fort peu.) Les plus ravissantes «choses», assurément, qu’elle enlace de ses bras humides sont les vieux moulins, les lavoirs et les vieux ponts dont son parcours est semé. Souvenirs, pour ce qui est des premiers, de temps pas si lointains que ça où des artisans et industriels de toute sorte tiraient profit de l’invisible force offerte par les eaux.

Les ponts qui enjambent la Juine revêtent, pour la plupart, des apparences médiévales, comme par exemple celui situé sur la commune d’Ormoy-la-Rivière. A bien l’observer, l’idée m’a effleuré que c’était une sorte de réplique du Pont Neuf à Paris, du fait notamment de piliers dont la base est arrondie. Mais cet ouvrage ne date que de la fin du dix-huitième siècle. En tout cas, ce jour-là, un dimanche, le petit pont transpirait une certaine joie de vivre, au milieu d’une végétation redevenue abondante et les pieds baignés par une eau insouciante mouchetée, tout comme ses pierres, de jaune, d’orange et de rose-beige. Peu de voitures l’empruntaient. Par contre, ne cessaient de défiler des cyclistes et des randonneurs qui s’extasiaient devant la beauté des lieux et l’existence, juste à côté, d’un lavoir d’assez grande envergure.

Sur le coup de 18 h, les vieilles pierres se sont mises à s’éclaircir, sous le pinceau d’un soleil fort inspiré. Le tablier du pont est devenu presque translucide alors que la rivière avait plutôt tendance à s’obscurcir.

(25 avril 2012) - Pendant trop longtemps, les architectes ont manqué d’audace dans le coloriage des immeubles qu’ils ont «imaginés». Un bâtiment de qualité devait vêtir des costumes sombres et ternes. Or, ces dernières années, il semble que la couleur fasse l’objet de réflexions et surtout de réalisations allant dans le bon sens. Cet immeuble résidentiel, à Bretigny-sur-Orge (département de l’Essonne) apporte une touche de gaieté dans le tissu urbain : des étendues de rouge éclatant et de jaune sont du plus bel effet. Autre curiosité: l’existence de mansardes, un peu comme en regorge les toits de Paris.

(21 avril 2013)  -  Dans encore bien vivantes. Le vrai raffinement n’est pas celui qui s’exhibe sans pudeur aucune. Les rêves, quand ils ont des racines, se cultivent et surtout s’incarnent loin des réverbères et des néons. D’une absolue discrétion, bien que nervurés et pailletés d’or : quelques wagons paraissent abandonnés le long d’un quai, en gare de l’Est. Mais dans cette gare trop silencieuse sitôt la nuit tombée, quelques personnes hâtent le pas, saluées aimablement par des contrôleurs attendant les retardataire : il n’est pas loin de 22 h et l’Orient Express va prendre le large.

Eh oui, ce train mythique rendu fameux (entre autres célébrités) par Agatha Christie, a pu échapper au triste sort de cette voie de garage qu’est si souvent la nostalgie. Il roule toujours, exploité par une compagnie offrant des échappées belles sur rail à des voyageurs plutôt aisés, parmi lesquels des jeunes mariés en pleine lune de miel et des retraités prenant le temps de savourer la vie... Plusieurs fois par mois en fonction des excursions programmées par la compagnie, il s’extirpe donc de la pénombre pour rejoindre Venise le lendemain, en fin d’après-midi.

«Vous n’avez plus que vingt minutes pour faire votre dessin», me prévient un employé de la compagnie. Effectivement, tous les voyageurs semblent avoir regagné leur cabine, quelques-uns se penchant aux fenêtres debout dans le couloir comme pour savourer la fraîcheur du soir. Les wagons de l’Orient Express se reconnaissent de loin, bien évidemment, à leur livraison bleue, au filet d’or encadrant les fenêtres, au bandeau doré se déployant au-dessous de celles-ci, tout comme aux portières si caractéristiques percées d’une sorte de hublot. Chefs d’œuvres roulant de l’art déco, ils ont un design leur conférant une fallacieuse légèreté...

Hélas, ce ne sont plus des machines à vapeur qui les emmènent dans leur tumultueux sillage, mais des locos électrique n’émettant aucun tapage au démarrage. C’est ainsi que, peu avant 22 h, les wagons entament leur longue glissade d’une manière incroyablement silencieuse, comme un serpent prenant la fuite sans vouloir éveiller aucun soupçon…

Une minute plus tard, le prestigieux train a disparu, et le quai reste désert. Tout au bout, une loco remet son pantographe en l’air, prête à s’ébrouer. «Je vais l’emmener au dépôt, à Villeneuve-Saint-Georges», précise son conducteur, un jeune blond au crâne rasé, avant de monter dans la cabine. Et quelques minutes plus tard, la gare de l’Est semble vraiment avoir sombré dans le sommeil…

(17 avri 2013)  -  Place du Grenier Saint-Lazare : à proximité du boulevard de Sébastopol, curieux espace, où le mélange des genres fait sensation !
D’un côté, le modernisme assez hideux du quartier de l’Horloge résumant toutes les dérives de la rénovation du tissu urbain dans les années 70. Ces bâtiments roses saumon que l’on s’attendrait plutôt à trouver dans certaines cités banlieusardes paraissent prématurément vieillis, le propre de l’architecture quand elle est moche…
De l’autre côté de la place : des maisons de trois ou quatre étages, se donnant des airs moyenâgeux notamment à cause de leur fenêtres hautes et étroites et de leur aspect bombé. Le plus remarquable, c’est en levant les yeux qu’il faut l’apprécier : des toitures quelque peu enflées, faites d’ardoise ou de zinc, percées de mansardes, parfois sur deux niveaux, toitures que chevauchent des cheminées très élancées, aux arrêtes inclinées évoquant des paquebots.

Mais il n’y a pas que l’architecture, place du Grenier Saint-Lazare ! Il y a la vie, et quelle vie. Aux abords du Marais, en soirée, toute une faune constituée plutôt d’homos fiers de leur petite personne prêts à se montrer…
Mais toutes sortes d’ombres en marge de la société s’invitent aussi en ces lieux. Il a suffi de quelques minutes pour que surgisse un jeune homme, Julien, ayant repéré ce drôle de bonhomme que je suis. Quand je dessine, je m’habille de manière un peu débraillée, à l’aise dans de vieux jeans et des baskets ramollies. «Vous avez faim? Tenez, voici une baguette de pain et une pomme».

Julien est bénévole au sein d’une association liée à une communauté paroissiale. Quatre à cinq jours par semaine il écume les artères à proximité de l’église Saint-Nicolas pour apporter un peu de chaleur humaine et de calories à des «habitants de la rue». Le nombre de ceux-ci tend à augmenter. Aussi bien des personnes âgées que de jeunes gens. N’est-ce pas une absurdité? Les aliments qu’Olivier distribue proviennent de commerces qui préfèrent les donner à des associations plutôt que de les jeter à la poubelle.
Musicien, Julien se dit confiant dans l’avènement d’un monde meilleur: il est chrétien, c’est le moteur de son existence. Voilà de quoi redonner un peu d’espérance. Et surtout, que ces anges gardiens restent dans l’ombre, qu’ils continuent d’agir en silence car lorsque les médias s’intéressent trop à des choses positives, ils finissent par les souiller, les rendre banales. Ces bénévoles ne cultivent pas leur égo : seul leur importe le cœur !

Peu après, c’est l’incarnation de la déliquescence qui se présente tandis que j’achève mon dessin : Claude me dévisage avec des yeux inquiétants, globuleux et rougeoyants. Son visage est plissé par un léger rictus, de surcroît il est passablement voûté. A quarante ans, il en paraît quinze de plus. D’abord, il me raconte sa courte expérience en tant que «tagueur», gagnant un peu d’argent en égayant des devantures de magasins. Puis il avoue être sorti de prison pour la «quinzième fois au moins».

C’est un dealer qui le soir venu fournit ses bras à d’obscurs réseaux de vente de crack, du côté de Belleville. Et il me décrit cette vie infernale, sans cynisme aucun, prisonnier d’une spirale infernale dont il ne sortira sans doute jamais totalement. «Du crack, j’en consomme moi aussi tout le temps, mais franchement vous ne devinez pas que j’en prends…» Des sommes considérables passent entre ses mains. Il parle même des bouledogues dont les vendeurs de came s’entourent et auxquels ils n’hésitent pas à donner leurs ennemis en pâture. Ils en ont du sang sur les mains, ces trafiquants vis-à-vis desquels, hélas, le pouvoir en place est si tolérant.

Comment peut-il mener une double vie ainsi : Claude occupe une chambre cédée par une association qui ignore tout de ses activités de dealer. «J’ai souvent l’impression de mener une vie normale…» Mais il ne dédaignerait pas retourner en prison où, dit-il, on le nourrit et où s’occupe de ses dents. Oui, une spirale infernale qui le mène, régulièrement, à la case départ : la taule.
A un moment, Claude s’est empourpré, il a démontré un certain énervement, et je me suis demandé ce que je pouvais faire s’il m’attaquait… Mais il a pris la clef des champs au bout d’une demi-heure, s’excusant même : «Tu as besoin de calme pour finir ton dessin.»

(14 avril 2013)  -  Dans un étang se reflètent les bâtiments d’une ferme, trois rectangles de pierre ocre côte à côte, dont les toits présentent quant à eux des tonalités différentes. Le tout dernier, au fond, se détache du lot par ses tuiles carrément rouges.

Voilà un endroit qui par son calme paraît appartenir à une autre sphère quand on vient de Paris : pourtant, Bois-le-Roi, commune où s’enracine cette ferme, ne se trouve qu’à trois quarts d’heure de Paris par la route. Une route traversant quelques villages qui tricotent leurs rues (nombre d’entre eux, d’ailleurs, ne possèdent qu’une rue) autour de clochers haut perchés. Mais la Seine-et-Marne se montre plutôt avare en villes et villages, quand on se met à parcourir ce département : en l’occurrence le 77 est constitué d’un patchwork de champs pour la plupart très vastes qui s’étendent à l’infini, flirtant avec des forêts, dont celle de Fontainebleau.

Revenons à Bois-le-Roi : ce dessin ne se limite vraiment qu’à un versant d’une ferme comprenant aussi des hangars où des machines agricoles attendent, au gré des saisons, de reprendre le large pour remuer, fouiller, travailler la terre. Des moteurs se font entendre, en début de soirée : ce sont des ULM qui partent à l’assaut du ciel avec une grande détermination, très vite invisibles.

En fait, cette ferme est aussi une «base de loisirs». Pendant que des amis attendaient leur tour pour s’envoler (et ce jour là une avarie de moteur s’est produite fort tard, d’où l’annulation des vols), je me suis assis au bord de l’étang pour me laisser charmer par ces corps de ferme cossus et hospitaliers où j’aurais aimé passer au moins une nuit pour oublier, vraiment, la fébrilité urbaine et goûter une existence sans doute plus authentique.

La nuit est tombée plus vite que prévu et à certain moment elle a gommé les contrastes entre façade et toits. La ferme a pris un air plutôt inquiétant, devenant massive et fantomatique, d’autant plus qu’aucune vie ne semblait se manifester derrière les fenêtres. Aucun clapotis n’est venu troubler le miroir de l’étang où des joncs jaillissaient en bouquets serrés : il faisait déjà trop chaud pour la saison…

Commentaires

22.10 | 23:40

Bonjour on c'est parle pour venir dessiner la devanture de ma boutique
Merci et bravo pour votre talent
Votre travail me fait penser à dessins Tobiasse
Cecile

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06.07 | 17:58

Salut , je suis l'un de tes nombreux admirateurs , je tai croisés plusieur fois dans Paris , notament surr le pont de la megisserie prés de Notre Dame .
Bravo

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21.03 | 20:48

rès beau travail Yann !!! le texte va bien avec tes dessins , tu fais vivre Paris comme dans un carnet de voyage ! en fait tu nous fais partager tes voyages

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18.03 | 23:18

Je ne saurais dire ce que j'apprécie le plus : les textes ou les dessins ? Un choix difficile les deux étant d'une excellente qualité ! Merci pour ces pages !

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