Au Fil des Jours - 2

(21 mars 2014)  -  Peu d’églises, en Ile-de-France, offrent un spectacle aussi poignant et saisissant : des ruines en plein centre ville !
L’église Saint Pierre-Saint Paul à Colombes fait peine à voir. Un clocher, de style roman, ni très beau, ni très moche, semble avoir échappé à un bombardement, ainsi que deux travées en piteux état évoquant des moignons. Apparemment, de style néogothique avec des colonnes à chapiteaux plutôt élégantes encadrant des portails éventrés.
De la nef, il ne subsiste rien! Ces ruines sont prises en étau entre deux immeubles, dont l’un  - le long de la rue de Verdun -  apparaît vraiment très moche.

Encerclant ces vestiges, Rue de Verdun et rue de Bornard, une série de panneaux retracent l’histoire mouvementée de cet édifice. Texte et dessins mêlés. «Fin du 12ème siècle: construction de l’église de style roman.» Explication suivante: «Au XVIème siècle, campagne d’embellissement, sur l’actuel transept.» Puis sont fournies quelques précisions sur les raisons de la disparition de la nef: «Démolition pour partie de l’édifice à la suite de l’élargissement de la rue de Verdun, en 1968.»

Les réminiscences de cette église se font plus pathétiques, même, quand on l’observe depuis la rue de Bornard: une arche en plein cintre est mutilée tandis qu’une autre, entière, est soutenue par ce qu’un passant appelle «des armatures en bois». Il ne reste plus qu’à imaginer l’époque, déjà lointaine, où des fidèles s’y recueillaient. Aujourd’hui, l’interminable procession des voitures donne le tournis.
Un autre passant fait observer que «sans la mobilisation d’un groupe de citoyens, l’église aurait été carrément détruite.»

Quel sort sera réservé à de telles ruines? Sur l’un des panneaux, l’on peut lire ceci : «Un diagnostic sur l’état sanitaire du clocher permettra d’élaborer un projet de réhabilitation, à soumettre ensuite au service de l’Etat.»
En attendant, la nature qui a horreur du vide proclame sa foi au pied des ruines: un cyprès, jaillissant d’une dalle en béton, s’épanouit telle une flamme verte.

(10 mars 2014) - La station de métro Marcel Sembat impressionne par le nombre de ses issues: cinq au total, un dédale de couloirs rappelant les stations parisiennes les plus embrouillées. La place portant le même nom est très étendue, ralliement de plusieurs rues et avenues clairement dessinées et qui charrient des flots de véhicules toute la journée.

Plusieurs cafés s’y côtoient, dont l’Eden et Chérie. L’occasion d’observer, en terrasse, le va et vient de passants plutôt élégants, plutôt distingués, plutôt pressés. Ils ont l’air de savoir où ils vont. Une atmosphère de quartier chic parisien. Une prolongation, un écho, dans la touffeur de la banlieue, du 16ème arrondissement.

Pour visiter le Musée des Années Trente, il faut prendre la sortie n° 5, le plus long des couloirs, puis remonter la rue Morizet le long de laquelle se déploie un hôtel de Ville d’un style sobre et imposant. Construit au début de années trente, ce bâtiment reflète l’exceptionnelle prospérité qu’a embrassée Boulogne-Billancourt entre les deux guerres.

Il convient de rappeler qu’André Morizet, élu maire en 1919, fit appel à des architectes de renom pour concevoir des édifices à la hauteur des ambitions de sa ville. Boulogne-Billancourt, deux villes qui avaient fusionné pendant son mandat, sur alors miser sur deux «choses» en apparence incompatibles: l’industrie et les arts.
(Précision: André Morizet, un socialiste qui avait participé à la fondation du PCF, est le grand père de «NKM», ministre de Nicolas Sarkozy et candidate à la mairie de Paris en 2014.)

Un détour par ce constat s’impose: sans la création de richesse que procure l’industrie, toute initiative artistique est vaine puisque les artistes, électrons prétendument libres, ont besoin de proposer leurs créations dans une société féconde d’un point de vue financier. Quand ils en sont réduits à vivre de miettes ou à flatter les puissants, les artistes piétinent leur crédibilité, ternissent leurs couleurs.

Aujourd’hui, les artistes qui se disent de gauche oublient ces évidences incontournables. L’art ne doit pas trop se tromper de camp…

Outre des capitaines d’industrie (dont Louis Renault et André Citroën) Boulogne-Billancourt a tout naturellement attiré, dans la ruche de son dynamisme, des artistes, des créateurs, des cinéastes, des designers de toutes nationalités. Ceux-ci sont à l’honneur dans les murs d’un musée situé au sein de l’espace Landovsky, en l’occurrence le musée des Années 30.

Entre parenthèses, Paul Landovsky fut un sculpteur d’origine polonaise dont l’œuvre la plus célèbre est le Christ du Corcovado étendant ses bras au-dessus de la ville de Rio de Janeiro.

Sur trois étages, le Musée des Années trente mérite de se visiter en plusieurs fois car il brasse une variété surprenante d’artistes et de créateurs qui y sont représentés à travers des meubles, des objets divers, des maquettes, des sculptures, des peintures, des tapisseries… Parmi ces artistes dont la trajectoire se confond avec Boulogne-Billancourt: Lipchitz, Mallet-Stevens, Jean Renoir, Chagall, Juan Gris, Le Corbusier, Alfred Lombard, etc.
Au deuxième étage, plusieurs salles sont dédiées à la France coloniale, avec la jubilation, la fascination que suscita la découverte de visages, de coutumes, de lumières lointaines. Les peintres purent ainsi enrichir leur palette de couleurs supplémentaires.

(21 février 2014) - C’est plutôt dur d’être un artiste. On peut finir par souffrir d’une telle contradiction : estimer belles des choses auxquelles d’autres personnes ne prêtent aucune attention.

Les stores des commerces au coin des rues et leurs enseignes excitent mon regard et me rassurent puisqu’ils témoignent une présence humaine au milieu de la ville si portée à l’anonymat. J’aime voir s’y ajouter, parfois en grappe, des «logos» tels que la carotte où s’incruste le mot «Tabac». Mais aussi: le cylindre bleu orné d’une fleur symbolisant le Loto. Et encore: le rectangle bleu turquoise signalant la vente de tickets de bus et de métro ; l’ovale vert avec la silhouette d’un cheval incarnant le PMU ; le losange jaune orné d’une plume annonçant, quant à lui, la vente de journaux et magazine. Etc.

Lorsque je vivais à l’étranger, ces symboles au quotidien de la vie à la française me faisaient défaut, de sorte que revenu à Paris ils m’ont semblé indispensables. Voilà des repères voués à nous rappeler que nous sommes bien en France, tout comme les baguettes jaunes lumineuses gratifiant les boulangeries et tant d’autres logo, entre autres ceux des banques…

Ce vendredi 21 février, une page se tournait. Il m’a fallu décrocher une vingtaine de cadres qui avaient tenu compagnie pendant plusieurs mois aux clients fréquentant l’Hydrophobe, un restaurant du 13ème arrondissement où j’ai pu réaliser une exposition de dessins. Après cette «corvée», je me suis mis à observer le café Arago qui fait l’angle entre le boulevard éponyme et la rue de la Glacière. Les stores rouges cassis m’ont fait penser à des jupes habillant le bas de l’immeuble.
Jour de pluie : il n’y avait pas grand monde dans ce café et comme un vent pervers déferlait le long du boulevard Arago, les trottoirs étaient presque déserts.

(20 02 2014)  -  Deux cathédrales cohabitent à Corbeil-Essonnes. Saint-Spire, héritée du 12ème siècle, dont le chapeau pointu se voit d’assez loin quand on monte sur les collines ondulant sur la rive opposée de la Seine (à Saint-Pierre du Perray). Et les Grands Moulin de Corbeil, cette fois-ci une cathédrale industrielle édifiée au 19ème siècle. Les églises, en France, pays dont le catholicisme a largement nourri les racines, sont en partie désertées. Les usines, quant à elles, sont tout aussi nombreuses à s’éteindre. Corbeil-Essonnes, de ce point de vue, est une ville emblématique. Elle fut l’un des fiefs de l’industrie en Ile-de-France : on y concevait des tissus, du papier, des équipements ferroviaires, etc.

On y produit toujours de la farine, en tout cas, ainsi qu’en témoignent les ronronnements et soupirs qui hantent les bâtiments monumentaux des Grands Moulins. La nuit, de surcroît, de la lumière filtre à travers certaines fenêtres. On peut même voir des camions sortir des entrailles des Moulins, la nuit, à proximité de la tour élévatrice.

Il semble tout de même que les Grands Moulins, naguère fébriles, fonctionnent au ralenti. Ils n’absorbent et ne déversent plus, au fil des jours, les ouvriers qui venaient y gagner leur pain à l’époque où Corbeil-Essonnes s’avérait une ville prospère. Certains jours, les murs de brique de ce complexe industriel transpirent une certaine nostalgie.
Malgré les remords qu’ils peuvent moudre, les Grands Moulins  constituent un chef d’œuvre architectural : autour d’eux, mis à part l’hôtel-de-ville et son clocheton, les maisons paraissent lilliputiennes, certaines carrément décaties. Le long d’une rue faisant la jonction entre le cœur de Corbeil et la gare, une aile de ce complexe industriel aligne des fenêtres incluses dans des arcades à égales distances les unes des autres. Quelques arbres ont poussé, entre la façade et la rue.
Le dessinateur que je suis se demande ce qu’il adviendra de ces lieux dans quelques années. Y aménagera-t-on des appartements ? Y implantera-t-on un musée national de l’Industrie? Des ateliers d’artistes y verront-ils le jour?

(2 février 2014)  -  Retour à un passé assez récent pour moi: en 2008, le moral plombé par un  échec (la ruine d’un projet médiatique fort loin de la France), je passais une bonne partie de mon temps dans les cafés en plein hiver, admiratif devant l’éclectisme et la beauté de l’architecture parisienne. La majesté des immeubles haussmanniens, en particulier, amenuisait ma tristesse, et j’entrevoyais d’autres états d’âme tout en dessinant frénétiquement.

C’était les années Sarkozy. A l’époque, dans un pays qui semblait vouloir relever la tête (et ce n’est plus le cas, notre France étant livrée à la vermine rose), j’avais trouvé un emploi de veilleur de nuit dans un hôtel, rue Pierre Lescot, au cœur du Paris haussmannien. Je rêvais d’y trouver ne fut-ce qu’une misérable chambre pour admirer, à tout moment, le remodelage des larges avenues par la lumière évoluant sans cesse.

Ce 1er février 2014, un samedi, semblables souvenirs voltigeaient dans ma tête. Accaparé par une frémissante campagne électorale, dans la proche banlieue, je retrouvais un Paris qui me subjuguera «toujours», à deux pas de l’hôtel où j’avais travaillé.

Rue Etienne Marcel, un café-restaurant semblait vide, assez étrangement. Je repérais une table formidable, où j’imaginais pouvoir, à loisir, interpréter au moyen de mes crayons ce morceau choisi de Paris. La nuit commençait à dévorer la ville avec une hivernale avidité, et bientôt les façades tantôt roses, tantôt orangées des immeubles haussmanniens seraient gommées, à peine indiquées par des rectangles jaunes… les fenêtres qui pour l’instant s’avéraient bleutées. Quant aux balcons filants, l’un des « ingrédients» de l’architecture haussmannienne, ils s’écaillaient de reflets scintillants: bleu et vert se confondaient… plutôt du vert turquoise.

«Ce que vous faites me rappelle Dufy.» Un jeune homme, l’un des serveurs du café (en réalité, le bistrot Poulette), me fit cette réflexion encourageante. Un vrai compliment, car le Normand Raoul Dufy compte parmi mes peintres de prédilection. Une spontanéité renversante, une fraîcheur presque enfantine, une désinvolture de trait se manifestant dans l’éclat de couleurs franches. En permanence, l’éloge de la poésie et de la sensibilité.

Comment un garçon aussi jeune pouvait-il, à ce point, manifester une telle culture artistique? Tony Pardo, le nom du serveur, me confia sa trajectoire. Il avait obtenu un diplôme de «négoce en art» mais la désillusion qu’il avait éprouvée par rapport au fonctionnement du marché et des galeries l’avait incité à songer à d’autres horizons.
La personne qui a repris ce bistrot rue Etienne Marcel lui avait alors offert l’occasion de prendre un virage professionnel. «Ici, nous aimons les artistes et nous aimerions voir plus souvent des personnes comme vous dans les cafés pour redonner à nos espaces le lien social et culturel qu’ils ont perdu. Tenez, l’autre jour, deux dames sont venues prendre un thé, puis elles se sont mises à jouer aux cartes, et j’ai trouvé cela formidable.»

A notre grand regret, l’Internet a contribué à vider de tels lieux de toute une vie artistique, culturelle et sociale qui en faisait le charme et même l’une des raisons d’être. Et puis, les artistes, corrompus (mais pas tous, quand même) par le mauvais goût et l’arrogance des propriétaires de galeries (pas toutes, là aussi), ont cédé à la facilité consistant à se couper du public, enfermés chez eux, pour créer des choses souvent incompréhensibles.

Personnellement, et je ne suis pas le seul, je déteste l’évolution du monde artistique, si déprimante, si affligeante. Les dessinateurs, les peintres n’osent plus se saisir, sur le vif, de leur sujet, certains d’entre eux se réfugiant dans une solitude qui leur permet de traiter le public avec une arrogance féroce. Les amateurs d’art sont poussés à choisir des toiles de grande envergure et les petits formats, eux, se vendent mal.

D’ailleurs, ce bistrot, Poulette, est régi par l’art. Le décor original a subsisté, remontant à l’effervescence créatrice de l’Art Nouveau, quand les intérieurs des maisons et les espaces publics se couvraient de fresques et d’ornements à base de faïence peinte et de grès flambé.
La salle du bistrot Poulette est classée, donc intouchable, et deux figures se distinguent : les allégories du café (derrière le comptoir) et de la bière (sur la paroi opposée), deux femmes qui n’ont pas pris une ride depuis les années 30…

 

Commentaires

22.10 | 23:40

Bonjour on c'est parle pour venir dessiner la devanture de ma boutique
Merci et bravo pour votre talent
Votre travail me fait penser à dessins Tobiasse
Cecile

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06.07 | 17:58

Salut , je suis l'un de tes nombreux admirateurs , je tai croisés plusieur fois dans Paris , notament surr le pont de la megisserie prés de Notre Dame .
Bravo

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21.03 | 20:48

rès beau travail Yann !!! le texte va bien avec tes dessins , tu fais vivre Paris comme dans un carnet de voyage ! en fait tu nous fais partager tes voyages

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18.03 | 23:18

Je ne saurais dire ce que j'apprécie le plus : les textes ou les dessins ? Un choix difficile les deux étant d'une excellente qualité ! Merci pour ces pages !

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