Septembre 2018

Ce vent d’automne qui sème l’angoisse dans nos cœurs… et qui rend plus criantes encore les inégalités sociales

Une soirée, passée dans une rue très animée du 6ème arrondissement : le froid s’installe et pendant que des jeunes gens, pleins d’avenir, se régalent à la terrasse des cafés, les SDF et les gens précaires se résignent à passer un hiver d’enfer…

 

( Plusieurs de mes amis sur ce réseau social disent qu’ils aiment, outre mes modestes dessins, mes articles où je mélange toujours expériences personnelles et considérations diverses sur l’évolution de la société. Alors, je continue cette série d’articles, estimant  - entre autres motivations -  qu’il faut inciter les citoyens à (re)prendre goût à l’écriture. Il m’est souvent dur de faire un dessin sans l’accompagner d’un texte. Je rêve du jour où, avant de mourir, la possibilité me sera offerte de publier un livre mariant croquis et textes pleins de ressentis. )

 

(Texte rédigé le 23 septembre 2018)

Il est arrivé, maussade et vindicatif : le vent d’automne ! Rendez-vous inexorable avec la dure réalité de cette ronde des saisons qui malgré le réchauffement climatique continue à régir nos vies.

Dans une rue du quartier de Saint Germain très animée en soirée, les restaurants et bars, en ce second jour d’automne, avaient baissé à nouveau leurs stores et certains offraient même à leurs clients des « spots » de chauffage. Malgré le retour brusque du froid, les terrasses affichaient complet, et des rires fusaient de partout. Comme chaque samedi soir, la clientèle, bien davantage qu’en semaine, était constituée en majorité de jeunes gens.


Par contre, il y en avait qui riaient beaucoup moins, dans cette rue si « fashion » où défilent des jeunes filles et des jeunes garçons d’une beauté encore non flétrie par les adversités de la vie… un champ de fleurs en plein épanouissement.
En l’occurrence, les SDF, roms y compris, qui pour les raisons les plus diverses doivent envisager une existence sans mur aucun pour les isoler du monde.

Souvent, ils viennent me voir, me parler et tout naturellement me demander des sous pour s’acheter des canettes de bière. Il arrive que certains d’entre eux pètent les plombs et se mettent à montrer du doigt les consommateurs sur le trottoir d’en face, allant jusqu’à les interpeller. Les serveurs des restaurants les connaissent tous et parfois leur lancent quelques avertissements, mais toujours de manière nuancée, sans violence aucune.

 

Pascal, sans aucune pièce d’identité

Parmi ces SDF, j’ai noué une certaine amitié avec un gars de 42 ans que tous, dans la rue, apprécient pour sa gentillesse, même s’il offre parfois de lui une image pitoyable, baignant dans l’alcool du matin au soir.
Riverains et serveurs connaissent la vie de Pascal, qui a passé plusieurs années en taule. Il m’a confié ne plus avoir aucune pièce d’identité et ne recevoir aucune prestation sociale. A cause du retour inopiné du froid, il va devoir se remettre à dormir dans des parkings, tout comme tant de ses amis, car ces «habitants de la rue» forment une petite famille au rythme des querelles et réconciliations récurrentes.

Tout en dessinant, sous le store d’une boulangerie resté baissé (étrange !), je discutais avec Pascal, plus bourré que jamais après avoir été placé en garde à vue… A la suite d’une soirée trop arrosée, il s’était introduit avec un pote dans ladite boulangerie et y avait commis quelques déplorables dégâts.

Il dit n’avoir jamais connu ses parents, confié à une famille qui le maltraitait, un début de vie augurant du pire pour la suite. Des bagarres de toutes sortes lui ont laissé des cicatrices un peu partout. C’est un tueur en puissance, capable de frapper fort quand on le pousse hors de ses gonds, mais un tueur gentil en quête de chaleur humaine. Un soir, quand il m’a vu abordé par des « Agents Prévention et Sécurité » de la mairie de Paris, il s’est fait fort de devenir, comme il le dit le plus sérieusement du monde, mon « garde du corps ». Et comme il adore mes dessins (« Toi, t’as de l’or dans les mains, mec ! ») il veille sur moi, de près ou de loin, me demandant si sa présence ne me gêne pas.

 

Une humanité renaissante

Lors de l’avènement de l’hiver, je pense souvent à ce fossé que crée le froid entre «gens normaux» et démunis, Je retrouve en moi toute une humanité un peu évanouie dans l’insouciance de l’été. Et je plains, entre parenthèses, tous ceux qui souffrent (à l’image de notre pitoyable président de la République) d’un manque de sensibilité sociale dans cette France où personne ne devrait se voir condamné à dormir dans des parkings, des endroits sordides, chier sur les trottoirs, faire la manche dans le métro, etc. (Et je vois de plus en plus de personnes âgés tendant la sébile dans les couloirs du métro où elles côtoient des Roms ô combien mieux organisés et plus riches qu’elles…)

Comment un pays considéré comme l’un des plus riches au monde a-t-il pu en arriver à ce désastre : des citoyens n’osant pas réclamer les allocations auxquelles ils ont droit, des entrepreneurs ruinés ou des travailleurs pauvres dormant dans leur voiture, des citoyens se glissant dans la peau de mendiants… ? Et pendant ce temps-là, des gens très haut placés abusent de leurs prérogatives pour saigner davantage encore le peuple, exigent une répression administrative accrue alors qu’ils pillent allègrement les coffres publics.


Ce pays mérite un réveil des consciences en vue d’une vraie révolution. (Un comble, d’écrire ceci, quand on a comme moi des convictions politiques ancrées à droite !!! ) Et la révolution, ce serait que les gens parlent à cœur ouvert de leurs problèmes au lieu d’être obligés de tricher, d’agir sous l’empire de la malice afin de s’en sortir. Et il faudrait en finir avec ce cynisme de la classe dirigeante qui consiste, comme au temps de la royauté, d’acheter ses sujets avec des faveurs parfois mesquines qui ont pour but avant tout de les condamner au silence et à la soumission voire l’humiliation.

Bref, ce samedi, alors que toute une volée de jeunes gens dépensaient des fortunes en buvant des cocktails dans des restaurants aux noms alléchants, je me contentais moi-même de tablettes de chocolat pour me réchauffer le sang et j’allais, à la demande de Pascal, lui acheter (avec un billet de dix euros qu’il me remit) une bouteille de ponch chez Carrefour. Malgré un vent aigre et méchant, malgré des gouttes de pluie qui s’écrasaient grossièrement sur le pavé, je dessinais sans lunettes, devinant une perspective très parisienne avec des maisons bâties de manière empirique et des stores de restaurant zébrés de couleurs vives…


Arc de Triomphe

Et soudain, des Américains apparurent. « C’est combien, le dessin ? » « Vingt euros, promotion d’automne … » Ils choisirent un Arc de Triomphe, enchantés d’avoir rencontré un artiste donnant un surcroît de gaieté à cette rue. A un moment, ils hésitèrent : deux dessins pour trente euros, conditions fixée par eux. Mais à Paris, sur les trottoirs, l’argent devient si rare… semble-t-il ! 

Vingt euros, mes amis, cela ne tombe pas du ciel ! C’est toujours ça de gagné. Un encouragement ! Un pied de nez en tout cas aux agents de Mme Hidalgo qui m’ont fait vivre des misères à tant de reprises, méprisant les artistes de rue, en vertu d’une mairie soi-disant socialiste qui à l’instar des macronistes vénère avant tout le fric, surtout le fric jeté par les fenêtres.

Peut-être l’automne sera-t-il suffisamment clément, par la suite, pour me permettre de vendre encore plein de dessins et de survivre…

En tout cas, ce soir-là, je pensais que malgré ma vie si dure, une condition que partagent tant de Français, j’avais la chance de pouvoir dormir dans un appartement, certes en banlieue mais aux portes de Paris. C’est d’ailleurs à Gennevilliers, sous l’égide des Républicains, que j’ai pu réaliser l’une des expositions les plus exaltantes et féconde de ma courte carrière d’artiste.

Chance immense. Chance que tous devraient avoir. Beaucoup de passants me demande si je dors dans la rue : mais non, j’ai un toit sur la tête, et quand le vent souffle trop fort il n’éparpillent pas aux quatre coins du monde mes blocs à dessins empilés dans une armoire…

 

Yann Le Houelleur

 

P.S. : Merci à un ami peintre sur ce site, Jérémie, dont j’ai fait la connaissance il y a un an à Saint-Germain des Prés en dessinant sur un trottoir. Sa vie d’artiste authentique l’amène à vivre, lui aussi, parmi les passants et à accumuler toutes sortes d’expériences bonnes et mauvaises. Et du talent, il en a à revendre. Il se propose de faire un appel à contributions auprès d’amis pour m’aider à passer un hiver moins frugal. Bientôt, sur ce site, je proposerai « les dessins non vendus » de l’été à ceux qui désirent me donner un coup de pouce.

Qu’il faisait bon, cet été, d’assister au coucher du soleil aux abords de la cathédrale, dessinant accoudé à la balustrade du Petit Pont… et quasiment tous mes dessins de Notre Dame sont partis, à tel point que je n’ose plus en refaire car chaque fois que j’expose un tel croquis il saute aux yeux des passants !
Le lundi et le mardi, quand bon nombre de touristes débarquent à Paris, il règne une ambiance fébrile en ces lieux où soudain se mélangent toutes les langues : en effet, j’ai observé que Notre Dame était avec la Tour Eiffel le premier des monuments que les visiteurs étrangers aspiraient à découvrir. Ainsi, quand je me trouvais sur le Petit Pont, maints touristes me demandaient : « Où faut il prendre le métro pour se rendre à la Tour Eiffel ? »
L’un des grands avantages, quand on dessine et expose ses dessins dans les rues de Paris est que l’on reçoit des critiques souvent constructives. Ainsi ne crée-t-on pas cloîtré dans une tour d’ivoire où tout serait merveilleux. En juillet, il me fut donné de faire la connaissance d’un haut fonctionnaire au ministère de la Culture, Jean-François. Il me donna un conseil qui fit mouche : « Intégrez dans vos dessins des personnages qui communiquent entre eux… » Judicieux conseil dont je me suis souvent inspiré, notamment en dessinant les terrasses de si nombreux cafés. En l’occurrence, ici même, un bistrot situé dans la Cour du Commerce Saint André, ravissant passage semé de gros pavés reliant le boulevard Saint-Germain et la rue Saint André des Arts. J’ai commencé par reproduire les consommateurs attablés, qui n’ont prêté aucune attention à l’espion artistique que j’étais…

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Commentaires

06.07 | 17:58

Salut , je suis l'un de tes nombreux admirateurs , je tai croisés plusieur fois dans Paris , notament surr le pont de la megisserie prés de Notre Dame .
Bravo

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21.03 | 20:48

rès beau travail Yann !!! le texte va bien avec tes dessins , tu fais vivre Paris comme dans un carnet de voyage ! en fait tu nous fais partager tes voyages

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18.03 | 23:18

Je ne saurais dire ce que j'apprécie le plus : les textes ou les dessins ? Un choix difficile les deux étant d'une excellente qualité ! Merci pour ces pages !

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30.12 | 10:55

Solidarité avec toi Yann ! Paris sans les artistes de rue n'est plus Paris ! Simona a tout à fait raison !

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